Désirabilité

Les dessous du quartier

Élodie entre dans l'alcôve aux murs couverts de miroirs avec un déhanchement professionnel. Une musique proche de la simple boîte à rythme lui indique la cadence à adopter tandis qu'elle commence à se tortiller autour de la barre, levant haut ses jambes nues, caressant son corps couvert d'une tenue affriolante, dont elle retire les éléments un par un. Ce costume de cowgirl revisité est peut-être son préféré, avec celui de pompier, bien qu'elle brûlerait les deux si elle pouvait se le permettre.

La veste en premier, et bien remuer les seins fermement retenus par le soutien gorge en peau. Ne pas regarder le miroir trop longtemps : le client ne doit pas se sentir vu. Saisir la barre avec sa jambe comme s'il s'agissait d'un amant ; se courber en arrière sans laisser tomber le chapeau. Il ne s'agit pas de suggérer la maladresse. Ne pas regarder le miroir. Ne pas scruter l'espace derrière la glace sans teint de mauvaise qualité, ne pas déceler la silhouette vaguement perceptible du quinquagénaire parti en avance du bureau pour se tirer la nouille en la regardant danser. La jupe en cuir. Le soutien gorge, par terre. A quatre pattes, académique, les fesses en avant. Le string en peau de bête, par terre. Garder le chapeau. Garder les bottes. Penser à autre chose. Son rendez-vous de ce soir.

 

S'il avait su qu'elle avait besoin de ça pour payer son loyer, qu'aurait-il dit ? Il l'aurait probablement regardée avec ce sourire philosophe, pas vraiment moralisateur, en lui demandant si c'était un métier désagréable. Mais elle n'aurait jamais eu le courage de lui répondre, et elle aurait encore fini dans ses bras, comme chaque fois qu'il lui faisait le coup du sourire rassurant.

Ce soir encore elle va devoir lui dissimuler cette source de honte, lui faire croire qu'elle est heureuse. Ce soir encore elle va jouer la midinette enthousiaste, lâchant, pas si inconsciemment, quelques indices dans son long monologue. Ce soir encore elle ne va pas passer une seule seconde sans espérer que ces bras si chaleureux l'enlacent. Probabilité absurde, mais c'est cet espoir stupide qui la porte.

 

Le volet se referme derrière le miroir. Le client va ranger son engin, se sécher les doigts, et quitter l'alcôve. Élodie aussi emprunte la petite porte dérobée qui lui renvoie son image, et atterrit dans les coulisses de ce théâtre de pacotille. Les costumes sont accrochés sur des cintres plus gros qu'eux, ses vêtements sont sagement pliés sur un banc.

Pas de sortie des artistes ici. Tandis que, dans son pull trop large, elle traverse le sex shop aux étagères couvertes de DVD et d'articles en latex, Yun, le vietnamien derrière son comptoir, lui lance un sourire.

« Hey Elo, ça te dirait qu'on aille prendre un verre ? Je termine bientôt. »

Elle ne sait pas si Yun est son vrai nom, et elle s'en fout un peu. Depuis qu'il est arrivé, il essaie tous les soirs de l'inviter par ci par là, au point d'en être ennuyeux.

« Désolée, je peux pas. J'ai rendez-vous.

Ah, encore lui. Je croyais que t'en avais terminé. »

Elle ne lui répond pas. Qu'il aille se faire foutre. En écartant le rideau qui mène à la sortie, elle n'entend même pas sa dernière remarque.

« Ça devient malsain, cette histoire. »

Il n'est que dix-sept heures, mais le soir tombe déjà sur ce samedi hivernal. Élodie termine tôt le samedi. Les filles plus jolies ont la priorité. Le client préfère les blondes. En remontant la rue de la Gaîté, sous les flocons, elle aperçoit des jeunes adultes dans chaque café, bar et restaurant japonais. Ils ont son âge, mais respirent la joie de vivre. Elle habite juste à côté, dans un petit appartement de la rue Larochelle, un passage détourné où seul un restaurant indien méconnu persiste à survivre, et d'où filtre parfois une musique épicée, jusque tard dans la nuit.

 

Il avait un avis sur tout, mais la laissait toujours imposer le sien, un sourire doux illuminant son silence. Quand ils regardaient leurs photos de vacances, il reprochait toujours à Élodie d'accorder trop d'importance aux souvenirs, mais pour elle, rien ne pourrait remplacer cette idylle qu'il lui avait payée.

Ils passaient la journée à lézarder sur la plage, sous le soleil brûlant, et le soir ils rentraient dans leur bungalow où le vent traversait les fentes entre les lattes, soufflant toute la nuit sur leurs peaux salées par la mer et le bronzage, et rafraîchissant la moiteur qui régnait sous ses draps.

 

Alors qu'elle passe la petite porte d'un vert émeraude, le gardien lui sourit avec compassion. Il la reconnaît, elle vit presque ici.

Ce n'est pas la rue de la Gaîté. Chaque pièce est marbrée ici, les lettres sont gravées à la feuille d'or et la profusion d'icônes religieuses donne un style très rétrograde à l'ensemble. Elle marche un moment le long des grandes allées, aperçoit la statue d'ange couverte de neige dans l'ombre du soir, et s'enfonce entre les tombes.

Elle connaît par cour le chemin jusqu'à leur lieu de rendez-vous, toujours le même. Il lui arrivait de se perdre les premières fois, mais le temps a gravé en elle le trajet, et ses pas la guident sans même qu'elle y pense. Le sentier de terre, la statue d'oiseau, l'allée de caveaux, la dalle grise. Au loin, la tour Montparnasse se dresse sur l'horizon, semblable à une pierre tombale gigantesque. La tombe de dieu est un parallélépipède noir.

Aux pieds d'Élodie, une tombe sans croix. Une simple plaque de béton, dont les aspérités retiennent une mousse encore naissante, recouverte d'une fine pellicule de neige.

 

Ils venaient ici longtemps avant sa mort. La sentant approcher, il avait voulu préparer Elodie au jour où elle se retrouverait toute seule. Mais ces entrevues morbides, autour d'un emplacement loué si longtemps à l'avance, n'avaient rien de rassurant pour elle. Chaque fois qu'il lui donnait rendez-vous là, elle rechignait, jusqu'à ce qu'il insiste, parce qu'il n'insistait jamais pour rien d'autre.

 

Elle aurait voulu descendre sous terre avec lui et palper ses chairs visqueuses, embrasser ses lèvres putrescentes et prendre en elle son membre décomposé, si tout cela avait pu lui insuffler ce surplus de vie dont elle n'avait plus l'usage. Elle commence à parler, comme tous les samedis. Lui dire « bonjour », comme s'il faisait jour, « comment vas-tu », comme s'il pouvait aller mal, « moi ça va », comme si elle, pouvait aller bien.

Et elle éclate en sanglots. Pour la première fois depuis sa mort, une explosion libératrice de larmes et de fiel. Tombant à genoux, elle serre les poings sur une terre meuble qui s'incruste sous ses ongles, elle inonde la dalle d'un déluge de larmes et de salive. La neige s'insinue dans son col, dans son corps, glace son cour, et ses larmes commencent déjà à geler sur la pierre.

Alors elle dit pour la première fois ce qu'elle ressent :

« Salaud. Pourquoi tu m'as fait ça ? Me forcer à choisir ta tombe, tu crois que ça pouvait m'aider ? »

Sa voix résonne entre les allées. Le gardien siffle déjà la fermeture du cimetière et elle réalise que la rage n'est qu'un masque de plus. Elle se relève et sèche ses larmes, qui continuent de couler.

« J'ai encore besoin de toi.

« Tu es parti trop tôt. »

Elle serre son col autour de sa gorge transie, sèche une nouvelle fois ses larmes et renifle.

« Tu me manques, papa. »

Leurs condamnés

Je l'imaginai sans peine, debout face à la ville, et la pluie torrentielle battant sur la baie vitrée de la chambre où gisaient bouteilles vides et cendriers pleins, draps maculés de sueur sèche, de lucre et d'effluves multiples. Son collier de chien lui coupait à peine la respiration, la fumée douce d'une cigarette empêchant un air frais et pur, de toutes façons absent de cette pièce où gisaient les restes encore tièdes d'une orgie interminable, de pénétrer ses poumons jeunes et déjà gris.

Derrière lui, enveloppée dans un drap protégeant son corps blanc de la fraîcheur qu'introduisait la pluie automnale, la jeune japonaise, de moins d'un an son aînée, piochait dans une grade vasque une poignée d'herbe fraîche et grasse qu'elle fumerait avec appétit, en mordillant, peut-être, un peu de la peau visqueuse et grillée de la pintade dans son grand plat, ou mordant dans l'un des multiples fruits ayant survécu à cette nuit, ou peut-être le lobe d'oreille gris dont disparaissait, de minute en minute, la précieuse chaleur qui peuplait tout le corps de leur victime hebdomadaire.

« Alors, ça t'a plu ? » avait-elle certainement lancé, sur un ton à la fois aguicheur et désinvolte qui lui était propre. Et lui, dressé face à la vitre, nu, famélique, fumant hagard le filtre de sa cigarette, s'était trouvé incapable de répondre, d'assimiler seulement la question.

Alors les nettoyeurs étaient entrés, dans leurs costumes parfaits jurant dans ce décor, pour envelopper dans un grand sac caoutchouteux le cadavre blanchi, et l'emporter sans égard pour ses amants, à peine aussi froids que des collègues, presque plus inexistants que des éboueurs, et ils les avaient laissés seuls face au désordre, dans le silence de la pluie battante et des volutes parfumées qu'expirait la jeune fille. Pour lui c'était une première fois, et pour elle, une fois de plus, seulement.

 

Devrait alors suivre une semaine de repos, de récupération, où la colossale fortune amassée en une seule nuit lui permettrait une oisiveté dans laquelle il ne trouverait pour compagnons qu'une amère solitude et un désœuvrement obsédant. Ça, et l'image entêtante d'un corps privé de ses couleurs, d'une peau sans frémissements, aux pores béants comme des bouches extasiées, et d'un regard à la fixité ahurissante.

Le vendredi soir il alluma pour la première fois sa toute nouvelle télévision, et dans son appartement neuf, aux meubles en bois vernis empestant encore l'usine et un parfum diffus de cigarettes bon marché, il regarda, avec une mine que j'imagine aussi blanche que celle du cadavre qui le hantait, le tirage au sort. Les visages de dix heureux élus défilèrent sur l'écran, et celui du présentateur, artificiellement joyeux, odieusement hypocrite, annonçant que leurs familles se verraient remettre par l'État la coquette somme qu'une monnaie arbitraire permettait de multiplier si le besoin s'en faisait ressentir. Les dix visages s'imprimèrent sur son cortex, et son cour adolescent se mit à battre comme la pluie alors que toute émotion perdait en précision dans sa tête apeurée, et qu'il essayait, somptueusement incapable, de déterminer laquelle des dix victimes lui déplairait le moins. Une nuit d'insomnie serait nécessaire avant qu'il n'ose consulter, sur le site internet blanc et bleu où il avait son acompte officiel, les consignes officieuses du gouvernement quant à celui dont il devrait accompagner la mort d'une nuit de félicité. Un dossier sobre, placide, affreux et professionnel, constitué à partir d'enquêtes secrètes sur les us et coutumes de l'heureuse victime, le disant adepte occasionnel de sodomie passive, peu enclin aux drogues, mais porté sur les très jeunes filles. Équipe numéro quatre sélectionnée, pour une victime dont le nom disparaîtrait des mémoires en un clin d'œil, mais pas le visage.

 

Le client copieusement empoisonné, et drogué jusqu'aux os, acceptait, la bite levée et mollissant de fatigue, les mouvements d'Oki qui lui tournait le dos. Engourdie jusqu'à la moelle, il n'entendait probablement même pas leur conversation. Maquillée comme une geisha, la jeune japonaise, sous son masque blanc et rouge, ne semblait pas articuler les mots qui lui parvenaient.

« Tu fais quelque chose, après ? »

Et lui, vautré dans son fauteuil tapissé de velours pourpre, mordant, épuisé, la laisse de cuir attachée à son collier, continuait de se masturber conformément aux ordres du déjà presque cadavre. L'orgasme ne venait pas, et s'il l'eut fait, il eut été d'une piètre satisfaction. Peut-être pourrait-il faire semblant de jouir, quand le client mourant lui demanderait de lâcher sa semence sur son visage, car le mensonge, s'il était déplorable pour ses conséquences, n'en aurait ici aucune.

 

Prostré face au tapis roulant sur lequel défilaient des merveilles de manufacture, des poissons colorés, une quantité faramineuse de sushis si frais qu'ils semblaient encore bouger, il écoutait Oki, engluée dans un interminable monologue dont seuls lui parvenait parfois une remarque. Pendant ces samedis soirs si particuliers, ils avaient droit à tout un panel de drogues auxquelles il était familier, sans avoir jusqu'ici ressenti la moindre envie d'y toucher. Cette profusion gargantuesque l'effrayait plus qu'autre chose, sentait le piège de Babel, et il se savait bien assez d'occasions de se vautrer dans les pilules, de plonger sa tête dans un tas de poudre, ou de se noyer dans un bassin d'alcool pour en repousser l'échéance. Assis au sushi bar du quatre centième étage de la tour dont les chambres nuptiales occupaient les plus hauts niveaux, il se satisfaisait curieusement de la présence à son côté d'Oki, dont l'insistance à obtenir ce déjeuner lui avait été moins désagréable que son babil interminable et ses manières engourdies par une nuit de contorsions et de narcotiques.

Il buvait à petites gorgées le saké dont la bouteille se vidait lentement depuis une heure, se tournant parfois vers le masque à moitié effacé d'Oki, et ses cheveux noirs en bataille, parfois vers la fenêtre d'où sa vue plongeait comme un suicidé vers une ville gigantesque, tartinée jusqu'à perte de vue, parsemée de tours rendues obliques par la courbe de l'horizon. A cet étage coupé du sol, il aimait la caricature de vieux japon à laquelle il avait droit, et se soulageait facilement des quelques invraisemblances, comme ce barman chinois, à travers le filtre biaisé du saké.

« Clare, c'est quoi, ça, comme espèce de nom ? C'est pas un nom de fille ? C'est un pseudo, hein ? C'est ça ? Tu te donnes un genre ? Genre "Clare l'occidentale", où quelque chose comme ça ? Et c'est quoi ce collier débile ? Tu te prends pour une rockstar ou quoi ?

C'est mon vrai nom. Je m'appelle Clare, c'est tout. »

Il défit pensivement l'attache de ceinturon de son collier et le posa sur la table. Sans cette parure il se sentait nu, libre, largué dans un vide infini où aucun mur, aucune prise, aucune corde, ne privait sa chute de son inéluctable fin : ce crash rapide et inattendu qui suivrait plusieurs années de néant. Masser sa gorge atténuait ce sentiment de nudité, mais malgré l'effort nécessaire, il appréciait de parfois se défaire de cette lanière de cuir, et, sans qu'il sut dire pourquoi, les remarques d'Oki lui donnaient envie de lui plaire.

Ils finiraient chacun par monter dans un taxi qui les ramènerait chez eux après une heure ou deux de circonvolutions sur les chaussées surélevées, d'embouteillages bruyants, et de détours inopportuns. Le pourboire gras au chinois souriant ne serait dû qu'à l'absence de petites coupures dans leur portefeuille, et ils ne marcheraient que quelques mètres avant de rejoindre les cieux élevés de leurs appartements, et la vue toujours saisissante d'un soleil se reflétant à travers un nuage gris sur les façades vitrées des gratte-ciels hongkongais. Oki fêterait seule son quinzième anniversaire, et Clare attendrait trop patiemment la semaine suivante pour l'apprendre.

 

La paupière lourde d'une goutte de sueur menaçant de se mêler aux larmes naissantes qui bordaient ses cils, il serra un peu plus, jusqu'à sentir ses phalanges blanchir, et jusqu'à ce que le bourdonnement de ses oreilles fasse disparaître les gémissement d'Oki dont la bouche aux lèvres peintes en bleu allait bientôt se trouver pleine de l'orgasme d'un indien obèse. Le regard fou, les nasaux béants, le ventre protubérant de l'homme gras lui criaient de tirer, de presser la détente métallisée sur laquelle son doigt glissait, faible, depuis trop longtemps. La coke entremêlait toutes notions d'importance et de futilité, et peut-être, se disait-il, la colère de l'Indien n'éclaterait-elle pas s'il faisait mine de ne pas l'entendre, s'il continuait à braquer l'arme sans bouger, si seulement il parvenait à mettre fin aux tremblements de son corps chétif.

« Tire ! Tire bordel ! » les dents écartées et la langue écumeuse, l'Indien gardait la tête d'Oki enfoncée dans le creux de son aine, jusqu'à l'étouffement, ou jusqu'à ce qu'une balle lui traverse le visage, et réduise à néant son masque de Bouddha libertin. Clare sentait l'arme s'alourdir, ses jambes fléchir, et la peur et la descente le paralyser complètement. « Tire ! Tire ! Tire ! » beuglait toujours l'indien, dont la voix se perdrait entre sa bouche et nulle part, tant qu'Oki ne se lèverait pas pour arracher l'arme et cribler la face déformée par la joie, la terreur, la graisse et la drogue.

Une seconde après les nettoyeurs entraient, armés et prêts à s'occuper à leur place de la victime réduite en miettes. Clare, effondré dans un coin, pouvait voir Oki leur tendre l'arme, et leurs costumes tirés à quatre épingles s'occuper d'emmener l'énorme cadavre sur une civière plus petite que lui.

« Tu sais que tu n'es pas obligé d'accepter, quand ils te demandent quelque chose comme ça.

« Allez, lève-toi, il ne faut pas que les caméras te voient comme ça.

« Tends les jambes. Je t'enfile ton pantalon.

« Ça ira, tu tiens debout ? Allez, on y va. »

 

Oki l'emmena chez elle, cette nuit là, laissant derrière eux, dans les vestiges d'une orgie abrégée, quantités de drogues et d'alcools qu'aucun ne regretterait, et des draps troués et rougis par un flot de sang. Ils roulèrent sans un mot sur la ville, s'enfoncèrent dans les ruelles odorantes, aux étals couverts de tas d'épices et de canards écorchés pendant la tête en bas, de têtes de chiens bouillies dans l'huile et de pigeons aux crânes minuscules, devant des aquariums remplis de jeunes poulpes et de langoustes sauvages au regard vide et luisant, jusqu'à son immeuble dissimulé entre deux autres. Elle le tira dans son ascenseur étroit et grillagé, et pressa l'un des derniers boutons. Clare glissait dans son coin, tombant doucement assis, et elle n'eut pas le cour de le relever avant que les portes ne se rouvrent.

Dans sa minuscule chambre de bonne il tomba dans un fauteuil cotonneux, tandis qu'elle ouvrait l'unique fenêtre. L'air ambiant était lourd, étouffant, chargé de la pollution des voitures, cinquante ou cent mètres plus bas. Elle mit en marche un ventilateur, et ouvrit une canette de bière. Quand elle lui en proposa, il n'eut pas un mouvement dans sa direction. Elle insisterait, plus tard, sans en tirer autre chose qu'un soubresaut qui renverserait la bière, et dévoilerait le rire silencieux qui secouait le garçon depuis plusieurs heures.

« Tu peux dormir ici, si tu veux. »

Et, après un silence : « J'ai eu du mal, aussi, au début. Mais ça finit par passer, tu verras. »

 

Ils eurent alors parfois des moments de joie, et quelques clients moins durs. Ils passèrent beaucoup de leurs journées ensemble, oubliant dans les loisirs que pouvait leur offrir la ville les nuits presque taboues ponctuant leurs semaines. Certains jours leur existence prenait un goût d'école buissonnière, et l'excitation volatile de ne pas vivre dans des bureaux attisait leurs turpitudes. On pouvait les voir passer des heures dans les marchés de la petite ville, à choisir avec soin les ingrédients de gueuletons qu'ils mettraient des heures à préparer, pour ensuite célébrer à deux, dans une grande bacchanale, leur indépendance, leur fortune, et leur jeunesse. Mais trop souvent cette liberté se muait en un souffle d'ennui, en silence pesant et en rires de gène quand ils se levaient trop tard dans l'appartement gigantesque et désert de Clare, consommant quelque psychotrope avant d'aller s'enfoncer dans d'obscurs night-clubs où un petit déjeuner composé de chipsters et de drinks sirupeux les attendait.

 

S'ils n'étaient pas les seuls semeurs de sucre dans les derniers étages de la tour où ils venaient chaque samedi, Clare mit bien longtemps à en apprendre plus sur les autres équipes. « Ce sont les gars de la six », lui chuchota un jour Oki tandis qu'ils croisaient dans un couloir deux blancs dégingandés, bronzés à la californienne, dont les torses noueux semblaient en constant effort pour paraître érotiques. « Deux pédés. La gay dream team. Ils sont là depuis un bail, il paraît. On leur confie tous les homos mecs, mais ils savent y faire avec les femmes aussi. Je m'approcherais pas, à ta place. » Le regard des deux homosexuels roulait avec dédain sur la salle vide du sushi bar, où Oki et Clare déjeunaient souvent les dimanches avant de retrouver leurs vies insouciantes. Ils déguerpirent sans mot dire quand l'un des deux blancs commença à se toucher à travers son pantalon en lançant à Clare des sourires obscènes.

Pourtant il était rare qu'ils voient les autres équipes. Il fallut un client trop timide pour qu'il se retrouve mis de côté. Le chinois cinquantenaire s'attelait à l'ingrate tâche de tirer à Oki un plaisir sincère, et Clare, patient, piochait dans les réserves du bar, séparé de la chambre par un rideau, les ingrédients mystérieux de sa patience, quand le client lui gueula de déguerpir, qu'il voulait être seul avec la fille.

S'il était prévu, ce genre de cas demeurait inédit pour Clare. Il prit le temps d'allumer son joint avant de quitter la pièce, dignement, son verre à la main. Il erra quelques minutes dans le complexe des derniers étages, coupé du reste de la tour par des ascenseurs sécurisés, et ses pas le guidèrent vers la terrasse panoramique. La zone était spacieuse, et seuls deux vigiles postés là conversaient en partageant une cigarette. Clare se tourna une minute vers les lueurs que la ville étendait jusque dans le nuage de pollution masquant l'horizon, avant de réaliser que les deux vigiles l'observaient. Il leur sourit et s'avança vers eux comme ils ne semblaient pas hostiles.

« T'es un des exterminateurs, toi, non ? »

C'étaient donc le nom qu'on leur donnait. Pour autant qu'il en sache, son poste n'avait pas de dénomination officielle, ou alors l'un de ces sobriquets à rallonge qu'affectionnent les bureaucrates. Si Oki aimait se considérer comme une valkyrie, rien ni personne ne viendrait la contredire, et si Clare se voyait plutôt en vautour, ces deux vigiles n'y verraient aucun mal. Ils partagèrent son joint, et quand celui-ci fut fini, le vigile qui n'était pas de garde sur la terrasse proposa à Clare de le suivre dans le centre de surveillance.

La petite vigie aux murs couverts d'écrans baignait dans une lueur bleutée, et en son centre, le garde profondément enfoncé dans son fauteuil pivotant lorgnait avec paresse la vingtaine d'écrans de surveillance. Tandis que son collègue le remplaçait, il reconnut Clare et tint à lui serrer la main. Sa paume moite de vigile chinois lui fit le curieux et précieux effet d'une main de fan, et pendant un court instant, Clare croisa dans le regard de cet homme une noblesse de père de famille admiratif de la vie de rockstar que lui, jeune occidental installé à Hong Kong, parvenait à mener en cette fin de siècle où les coutumes du pays disparaissaient avec son expansion.

Son attention fut de nouveau attirée vers les écrans de surveillance, où s'étalaient des corps par paquets, les membres de l'un s'entremêlant avec ceux des autres, souvent privés de têtes dans des sculptures abstraites et mouvantes, agitées, le tout dans un silence religieux, que seuls rompaient la respiration lourde et placidement excitée du garde, et le ronronnement aigus des machines. Et là, sur deux des vingt écrans, Oki travaillait avec effusions et professionnalisme son client éperdu, enchanté, vidé de sa substance et rempli de poisons, jusqu'à ce que ses yeux globuleux sortent de leurs orbites comme des ballons d'hélium, et que sa bouche béante ne déborde de bave, laissant un long moment ses bras et jambes pris de convulsions libératrices, sans qu'Oki, la mine morne, dos à lui, ne mette fin au plaisir que ne ressentait probablement plus l'homme liquéfié en elle.

 

Clare eut d'autres occasions de retourner dans cette obscure vigie, pour observer, avec plus d'attention que cette première fois, les neuf autres équipes à l'ouvre, mais la pièce étroite où les sueurs intimes de gardes inconnus se succédaient produisait en lui un effet embarrassant. Pendant les samedis qui suivaient chacune de ces visites, il ne parvenait pas à se défaire du regard imaginaire pesant sur ses épaules, sur son dos, sur son ventre ; si bien qu'il restait en général peu de temps dans cette salle étroite.

Un transsexuel et une femme composaient l'équipe trois, qui intriguait Clare beaucoup plus que les autres. Les clients ne trouvaient jamais à redire quant à l'anodine surprise qui leur était réservée et gobaient le plus souvent avec des airs de veaux puérils la bite mollassonne du transsexuel quand ils la découvraient. La femme de ce duo, comme l'aurait fait une mère maquerelle, avait développé un talent peu commun pour échauffer les sens de ses clients de façon à adoucir la découverte du pot aux roses, mais une grandiose transformation s'opérait en elle à chaque femme qu'ils se voyaient confier. Ces clientes, toutes lesbiennes, alors qu'elles se coulaient entre luxure et narcotiques, en venaient parfois à goûter avec un sourire triste le dernier semblant de mâle qui leur était offert, avant de tout renier.

Deux chinoises de son âge qu'Oki avait qualifiées de « sales garces trop bizarres » composaient l'équipe neuf, et si Clare leur avait trouvé des sourires angéliques dans les couloirs du complexe, elles prenaient sur l'écran, et dans leur chambre aux murs couverts de chaînes, plus l'allure de reines du bondage qui ne déplaisaient jamais à leurs clients. Elles se fouettaient entre elles, leurs glapissement de chinoises étouffés par des baillons boules, martyrisaient leurs victimes à grand renforts de godemichés et de cravaches, s'humiliaient l'une l'autre et pissaient dans la bouche de leurs clients pour leur plus grand régal. Très rares étaient les cibles qu'elles laissaient mourir d'empoisonnement.

Mais le couple qu'il ne se lassait jamais de voir en action, se surprenant même dans de rares journées d'envie à éprouver le désir de se procurer leurs enregistrements, était l'équipe zéro. Ce couple aux cheveux grisonnants et aux costumes de tweed bien taillés semblait marié dans la semaine, et c'était à eux que revenaient la plupart des personnes âgées, bien que Clare et Oki fussent un second choix fréquent. L'homme derrière sa machine à écrire, la femme et son intarissable paquet de cigarettes, tous deux accueillaient les victimes en leur proposant un verre, en leur offrant un fauteuil. On voyait parfois chez eux un client boire la ciguë dans une coupe ouvragée, plutôt que de se gaver du plat réservé aux invités, et toutes leurs victimes étaient proprement habillées, formelles et mal à l'aise à leur arrivée, sereines et soulagées quand le soleil se levait. Les vigiles n'activant le son pris par les caméras qu'en cas de grabuge apparent, et le calme de l'équipe zéro n'attirant jamais leur attention, le mystère de leurs entretiens demeurait entier, parfait et inviolable.

Il jetait parfois son regard sur les autres écrans, mais c'était pour n'y voir que des duos d'hétéros en grande et simple orgie avec leurs clients du sexe opposé, qui représentaient la part la plus importante des tirés au sort, et quand l'ennui le prenait, Clare préférait quitter la pièce sans bruit que regarder ces films à la simplicité décourageante.

 

Le spectacle déroutant d'un impuissant se masturbant leur fut offert un soir de neige. L'intérieur chaudement climatisé embuait la vitre dont la transparence laissait entrevoir de rares flocons, et après avoir été maintes et maintes fois pris par Clare, et après avoir vainement espéré prendre Oki, il leur demanda de faire l'amour ensemble, pour le simple et doux plaisir de les observer, tant ils étaient beaux, jeunes, nubiles, excitants, et lui, vieux. Tous deux se regardèrent avec un amusement coquin, plus surpris que gênés, s'apprêtant à, pour la première fois depuis plusieurs mois, faire l'amour à quelqu'un qu'ils connaissaient. Elle réveilla son érection du bout des lèvres, et tandis que, la bouche remplie de prunes juteuses et sucrées, de raisins et de groseilles, de fois gras et de rillettes, l'impuissant se gargarisait de la beauté du ventre blanc de Clare qui allait et venait, tous deux se trouvaient partagés entre un rire joueur à ne pas laisser paraître, et un plaisir sincère, en pointillés d'abord, puis plus régulier, affluant par vagues lentes, les submergeant doucement, pour les noyer au bout d'un temps, quand les jugulaires de Clare se presseraient contre son collier serré, rougies et souveraines, et que les joues blanches d'Oki se rosiraient d'un seul coup.

Ils restèrent haletants un moment, les yeux mouillés de sueur et humides de joie, sourds aux félicitations du client, et s'embrassèrent gentiment, tendrement, amoureusement.

 

Le vent s'était maintenant calmé, et la décompression due à l'explosion de la fenêtre semblait terminée. Blottie dans les bras de Clare, Oki et son regard perdu tremblaient inlassablement. Un froid mordant qu'elle semblait ignorer avait envahi la pièce, s'attardant sur leur nudité, imperceptibles aux gardes, croyait-on. Ces soldats expérimentés ne ratant jamais leur cible, il avait fallu qu'une des balles la traverse, pour percer dans la vitre un trou d'une infime largeur, suffisante cependant pour la faire exploser en une large vague à retardement, ne laissant pas un seul éclat de verre jaillir vers l'intérieur, et emportant la victime déjà morte, à la tête répandue du sol au plafond, dans une chute vertigineuse. La seringue plantée dans le coup d'Oki avait disparu dans l'instant, et la menace de l'overdose avec elle. Peut-être un passant, près de deux mille mètres plus bas, la recevrait-il en plein cour, portée par un divin courroux ou une diabolique providence.

On les fit évacuer, et le retour chez Clare fut d'une troublante saveur, faite de réconfort et de terreur à la fois. Cette nuit s'était bien terminée, mais combien de temps encore leur vie persisterait-elle à résister aux affronts des démiurges ? Ce soir Clare offrait le gîte à son binôme comme elle le lui avait offert avant, et l'insistante question qui avait point en lui le narguait du fond de leur lit, alors que pour la première fois il s'agissait du même : quelle atroce disparition avait permit à Clare d'obtenir ce poste aux côté d'Oki ?

 

La semaine qui suivit fut d'une longueur étourdissante, multipliée par le mutisme si inhabituel d'Oki. Elle s'était vite remise, cependant, du choc occasionné, mais si elle ne passait pas ses insomnies prostrée, elle n'en demeurait pas moins d'un calme dérangeant. On la voyait parfois, debout à la fenêtre, contempler avec un regard terrifié l'immensité de la ville en dessous d'elle, et plisser les yeux pour discerner les visages microbiens des passants. Clare s'assurait discrètement que les fenêtres où elle se plaçait alors étaient bien fermées, et sans trop s'éloigner, il conservait pour son amie un coin de son champ de vision.

Et parfois dans la nuit il se réveillait en croyant entendre un rire d'une sérénité invraisemblable, comme éveillé par une futilité, ou une plaisanterie déjà connue, et quand il se tournait vers elle, ce n'était que pour trouver Oki en pleine méditation nocturne, tout sourire absent de son visage blanc, les yeux à demi clos par l'insomnie. A son réveil il la trouvait parfois endormie, mais elle ne le restait jamais longtemps, et le rejoignait d'un pas languide dans la cuisine pour boire un peu du thé vert brûlant qu'il lui préparait.

 

Le samedi suivant il serait seul, et une cliente spécialement choisie pour laisser à Oki une semaine de repos lui serait dédiée. Il la trouva d'une pâleur qui semblait simplifier son travail, et ses bras percés de pointillés expliquaient son état mieux que sa maigreur, ou que l'ennui visible avec lequel elle découvrit la chambre à la fenêtre déjà remplacée, comme si rien, jamais, ne lui était arrivé. Elle fut d'une gentillesse et d'un calme admirable, et tandis qu'elle mangeait sans appétit le faisan qu'elle savait empoisonné, elle demanda à Clare de lui exposer le programme. Il pouvait lire dans ses yeux bridés une curiosité molle, sans attente du lendemain, désarmante. Il parcourut la pièce en lui présentant tous les alcools, narcotiques, plats, musiques, livres, films auxquelles elle avait droit, en finissant par le déjà machinal « .et moi, bien sûr. », et elle écouta patiemment son exposé, avouant finalement qu'elle avait pour principal désir d'une dernière fois seulement, donner à son amant le plaisir de l'héroïne. Clare se raidit, gêné, incapable de l'interrompre dans sa petite cuisine, allant jusqu'à la laisser faire le garrot consacré avec son collier de chien. Juste avant qu'elle ne pique, cependant, il rassembla ses forces : « Nous n'avons pas droit aux opiacés. A cause de la dépendance, vous comprenez. Désolé. »

La femme n'eut pas d'autre réaction qu'une légère déception, pendant un bon moment, et finalement un sourire las tandis qu'elle retirait le garrot pour se le mettre elle-même. Il insista pour lui faire l'injection, et elle le laissa faire en plongeant dans celui de Clare son regard aux reflets presque éteints, l'invitant à faire ce qu'il faisait de mieux, puisqu'il n'avait pas droit aux sommets.

Elle passa toute la nuit dans une extase d'absente, sans demander de musique, sans manger, sans boire, sans consommer autre drogue que sa seule héroïne, en laissant Clare lui faire l'amour lentement, longuement, sans excès. Parfois la fatigue le forçait à s'arrêter, et le silence qui régnait alors puait la solitude, l'isolement, à deux mille mètres du monde, dans un faux semblant de paradis où l'artifice était de mise, et l'hypocrisie, une constante. Il se retirait sans contrainte, sans aucune plainte de sa cliente, partait manger, se servir à boire, fumer un peu, et revenait pour la prendre dans une autre position, jusqu'à ce qu'elle soit sèche, fripée à l'intérieur, engourdie au point de ne même pas sentir le rougissement de son propre sexe, droguée jusqu'à l'âme, et bien au-delà de la mort. Elle finit par crever au lever du soleil, dans un râle distant, faible et long, et alors que sa voix tirait dans les aigus peu avant qu'elle ne meure, Clare avait plus que tout envie de la frapper.

Une fois le silence revenu, il s'assit face au cadavre immobile, tendant la main vers un verre de vin servi au début de la nuit, dont l'aigreur le fit cracher, et partir.

 

Mon tour venu, je me présentai tôt au complexe d'extermination dont le nom enjôleur offert au public ne me faisait plus rire. Je dus remettre quelques papiers, et dire au revoir à mes collègues sur place. Ma femme n'avait pas voulu me voir depuis le tirage au sort, mais alors que je montais dans le taxi (aller simple oblige) qui me menait au building, elle se proposa de m'y conduire. Nous fûmes vite séparés cependant, et je lisais dans ses yeux la froide détermination que je lui connaissais, ainsi peut-être qu'une once de malheur, de remise en cause de notre société, où étaient-ce mes propres sentiments ?

Je marchai dans de longs couloirs blancs que je savais hantés du souvenir de milliers de condamnés, et je devinai, de l'autre côté des murs qui me guidaient, les neuf autres couloirs masquant les futurs morts les uns aux autres, et tentant vainement de me faire oublier qu'on exécutait à la chaîne, ici. Je marchai seul dans ces couloirs, peut-être dépité mais calme néanmoins, et ne m'efforçai pas de sourire en passant la porte. Je n'avais pas la moindre idée de l'équipe qui se chargerait de moi. Cela eut-il rendu la torture moins désagréable ?

Oki et Clare m'accueillirent tout sourires, et je les saluai en sentant bien l'air affligé qu'ils me voyaient. D'une certaine façon, je m'en voulais de ne pas parvenir à me défaire de cette ride creusée dans mon front, et de l'inclinaison de mes sourcils. J'aurais voulu qu'ils passent une bonne soirée, vous comprenez, et cette situation m'était par trop familière. Je n'interrompis pas leur présentation de la chambre, mais c'est en voyant le désintérêt total que je portais à leur discours que Clare me reconnut.

« Vous êtes le type de la Zéro, non ? »

Je lui demandai comment il se faisait qu'il me connût, et il me parla de la vigie, des autres équipes, nous rîmes. Je répondis à ses questions sur notre cellule, sur les confessions que je prenais, que j'avais prises, et en vins même à lui dévoiler les romans que ces vies m'avaient inspirés. Je réalisai un peu tard que je n'avais pas touché à mon mets privé, et fit venir la ciguë. Ils me regardèrent avec plaisir boire le poison visqueux d'une seule traite, comme j'avais vu tant de sourires tristes le faire, puis j'en masquai le goût avec quelques bons plats, et tandis que nous dînions tous trois, habillés, je leur demandai comment ils en étaient venus à cet extrême travail, si cela leur déplairait, malgré tout le caractère intimiste de ces nuits et l'art systématique avec lequel je les devinais occultées, de me décrire leurs condamnés.

Parfois le poison me donnait des vertiges, ou m'assoupissait un instant, et à mesure que ces coups s'accéléraient, je pris de moins en moins la parole, suivant leurs descriptions et leurs rires soulagés, heureux peut-être, de n'avoir pas ce soir à se coucher sur la chair froide, de ne pas s'endormir en pensant à la l'organe rigide et glacé plongé dans leurs entrailles, et souriant en moi-même d'apporter à cette pauvre jeunesse autre chose enfin que ce qu'ils connaissaient chaque semaine, rugissant un bonheur souverain de procurer le plaisir paternel qui nous avait toujours, à tous les trois, manqué. Et tandis que ma vue se troublait, l'image demeurait nette de ces deux jeunes enfants coincés trop près d'un firmament pollué, dont ils ne s'évaderaient qu'à mon âge retors, quand le cycle des équipes les aura promus à mon rang grabataire. Je posai sur eux un dernier regard, et tentai de sourire, sachant au fond de moi qu'ils ne changeraient jamais, qu'ils demeureraient jusque dans l'éternité ces splendides et souffrants enfants incapables de comprendre leur nature de prostitués ni celle de bourreaux.

Sept Jours

Je me tords et je geins. Dans mes draps où ma seule transpiration sèche d'une nuit de cauchemars torrides, je me retourne, me prends le ventre. Mon aine me brûle, mes nasaux flambent et un filament de bave pâteuse coule du coin de ma bouche. Mon corps l'appelle tout entier, et je n'ai rien.

 

« Si je te proposais de partir, disons une semaine, dans un coin assez paumé pour que nos actions n'aient aucune répercussion, est-ce que tu viendrais la passer avec moi, uniquement à boire, se droguer, et baiser ? »

Regard consterné, ou froid simplement, et mettez-y ce que vous voulez. (Moi j'y vois de la consternation) Elle hésite une seconde, deux secondes. Non, en fait, elle n'hésite pas, elle me jauge. Ou alors elle essaie de me faire disparaître. Ça pourrait être n'importe quoi, en vérité. Elle est peut-être tombée en panne.

« T'as pas changé. »

NON ! Non je n'ai pas changé ! Pas changé d'un pouce, je hurle et j'exulte intérieurement, tout en veillant à conserver mon flegme apparent. Non, putain, je n'ai tellement pas changé, salope, tu ne vois pas que je suis enfin parvenu à faire un pas vers toi ?

C'est la troisième ou quatrième personne à qui je pose cette question, mais en vérité elle est la seule avec qui je passerais une telle semaine, et celle qui m'a inspiré l'idée. Si ce sont là les conditions à rassembler pour pouvoir la toucher encore, effleurer seulement sa peau translucide, je me noierais dans l'héroïne.

Je passe le reste de la journée avec ma copine.

 

J'ouvre les yeux sur un plafond beige.

Miaulements souffreteux à mon côté. Où suis-je ? Je tourne la tête et aperçois une marrée de cheveux noirs ramper parmi les draps blancs. Quel dieu ai-je pu prier pour me retrouver là ? Ma tête vrombit sous les coups de plusieurs drogues, dont certaines inconnues. Je dis son nom : « Aneshka » et elle tourne vers moi ses yeux d'un bleu océanique. Ses doigts s'enfoncent dans ses joues et griffent doucement son visage de leurs ongles trop courts.

Je ris.

Elle rit aussi, et garde la pose un moment, le blanc des yeux vaporisé de rose.

Nous rions.

 

Je jette mon manteau et ferme le volet automatique. La ville disparaît lentement, et le jour avec elle, puis j'allume une cigarette et m'effondre dans mon fauteuil en cuir déchiré. La mollesse m'envahit rapidement, mes tremblements reprennent, puis cessent.

Quand il ne me reste qu'un mégot, je tends la main pour trouver l'interrupteur, et allume l'ampoule rouge. Je mets de la musique : Tool. Je me sers un verre : vodka. J'avale un cachet : Lexomil. Aucune de mes tentatives ne parvient à m'endormir. J'envisage de projeter ma tête contre le mur pour m'assommer, mais le rebondissement lancinant qui s'ensuivrait me dégoûte d'avance.

Je mets l'album en repeat, je finis mon paquet de clopes, je vide la bouteille de vodka, mais je ne suis pas assez bourré pour avaler toute la boîte de somnifères. Quand j'ouvre de nouveau les volets il fait complètement nuit. Une horloge électronique sur la façade de Radio France indique quatre heures du matin. Je descendrais bien me promener sur la mince bande de terre qui fend la Seine en deux. La chaleur de ce mois d'août bercerait peut-être mon insomnie.

J'enfile ma veste quand mon téléphone sonne. Allô ? Non, j'insomnise.

Et la minute d'après je fais mon sac.

 

Je lui gifle le cul et crache sur sa chatte pour l'humecter. Elle a la tête enfoncée dans les oreillers, les mains occupées à réveiller son clitoris, et à rester bien ouverte, mais elle dort à moitié. Moi, je pète le feu. C'est l'ecstasy qui me garde éveillé depuis qu'on est arrivés. Je réalise en la pénétrant qu'on n'a absolument pas parlé de se protéger. C'est trop tard, de toutes façons. Deux jours d'orgie nous ont déjà condamnés, et je commence à la prendre alors que le soleil émerge.

Sa chatte est comme rugueuse à l'intérieur, mais je force le passage, et elle finit par se ramollir. Je la baise sauvagement pendant dix minutes, puis sa croupe s'affaisse. Elle s'est endormie. Sans insister, je me retire, de toutes façons trop insensibilisé pour jouir, je me vautre à côté d'elle et je nous roule un joint.

L'odeur de l'herbe la réveille, et elle se blottit contre moi. Je porte distraitement le joint à ses lèvres pour la laisser téter, et je sombre doucement.

 

Nous envahissons l'espace comme des pillards. La chambre n'est pas gigantesque, mais comporte une porte fenêtre et un minuscule balcon, une salle de bain séparée avec baignoire, une table, une chaise, une télé, et un lit bien assez grand pour trois personnes. Nous débranchons immédiatement la télé pour brancher notre lecteur de CD. Je la laisse choisir son côté du lit, et elle me laisse celui le plus près de la fenêtre. Mine de rien, nous avons été un peu intimes. Je fouille ma table de nuit pendant qu'elle investit le placard que je n'avais même pas remarqué, à côté de son lit. Elle veut me laisser de la place, mais je lui fais signe que ce n'est pas la peine.

J'ouvre la porte fenêtre et allume une cigarette en mettant le pied sur le balcon. Un instant plus tard elle me rejoint. Le paysage montagneux n'a rien de magnifique, mais conserve quelque chose de grandiose. Une station de ski en plein été, complètement désert. Coupé du monde.

Elle m'embrasse sur le coin de la bouche et retourne défaire son sac.

 

Après avoir bien dosé sa petite cuisine, elle mélange les deux poudres, les place avec minutie au fond de la cuillère tordue piquée au buffet de l'hôtel. Quelques gouttes d'eau dispensées avec parcimonie. Bougie, ébullition. Elle pioche une seringue stérile dans le paquet de vingt et pompe sa mixture à travers un bout de coton imbibé d'alcool.

Le garrot qu'elle m'a fait avec ma ceinture me donne l'impression d'être ligoté. Le vin lourd dont nous avons fait notre dîner me brûle l'œsophage, et je rote péniblement. Enfin elle approche son aiguille et me la plante, après m'avoir frotté la veine avec un tampon imbibé d'alcool. Sous la pression, mon sang monte dans la seringue, mais elle s'amuse carrément à tirer le piston. Les deux drogues n'ont pas le temps de vraiment se mixer à mon sang terne, que le tout me revient à grande vitesse. Elle m'ôte le garrot du même mouvement.

Cinquante pourcents héro, cinquante pourcents coke. Elle appelle ça du speedball, et je comprends soudainement pourquoi. D'un coup, la pièce se transforme en flipper dont j'ai l'impression d'être la bille. Et pourtant, putain, je sais bien que je reste assis immobile, légèrement voûté, sur le lit. Je tourne la tête vers elle, elle me sourit, je bande, et elle me grimpe dessus.

 

Je jette mon mégot dans le vide et je retourne dans la pièce. Le temps que mes yeux s'habituent à la pénombre, un oreiller jaillit dans ma direction. Je le reçois en pleine face, et je manque de tomber. Elle me lance le second. Je ris. « Tu vas voir ! » Je lui lance les deux oreillers un par un. Aucune plume ne jaillit comme c'est toujours le cas dans les films. Elle attrape un oreiller et me tape avec comme avec une massue, je fais pareil. Sa tête cogne le mur, elle tombe.

Elle se frotte la tête et rit. Je m'excuse, je l'examine, et nous nous marrons encore. Puis je l'embrasse. Mes mains glissent vers ses seins quand elle me repousse. Un instant d'appréhension, mais elle n'est pas du genre à me faire faux bond. Si on est ici, c'est qu'elle le veut vraiment. « Il faut qu'on fasse les courses, d'abord. »

 

Ses seins étalent complètement ma weed sur toute la table mais je m'en fous, et je continue de la prendre violemment. Elle me dit de ralentir, qu'elle a mal. Je me retire, fou de rage, et la laisse récupérer quelques minutes. C'est peut-être l'excitation qui me met dans cet état, mais pour la première fois depuis le début du séjour j'ai l'impression d'être sobre. Ma bite est rouge, sa chatte, gonflée.

Je vais récupérer le tube de sirop visqueux à la cerise qui trône sur ma table de nuit et je lui en fais couler sur la raie du cul. J'enfonce mon doigt dans son anus pour le lubrifier, puis je m'enduis la bite, et je commence à l'enculer. Elle est surprise, mais pas contrariée. Je me vide un peu de gel sucré dans la bouche en la baisant ; le produit coule sur ma gorge, se mêle à ma salive, et descend lentement vers mon ventre. Je lui tends le tube mais elle l'envoie balader. Elle se cambre, forme un anneau avec ses doigts autour de ma queue poisseuse, je me sens gonfler, durcir, éclater.

Quand je me retire, son anus est baveux de foutre et de sirop, comme une fleur au pistil blanc et à la corolle rougeâtre. Elle se frotte les seins pour en faire tomber mon herbe, et s'éloigne vers la salle de bain. Je titube et m'effondre par terre, tends la main vers une bouteille d'eau couchée sur la moquette, mais n'arrive pas à l'atteindre.

 

Le caddie est rempli aux deux tiers de bouteilles d'alcool. Vins blancs, vins rouges, whisky, vodka, son gin dégueulasse, j'aurais voulu du muscat mais ils n'en avaient pas, et puisque nous sommes dans les alpes, bien sûr, Chartreuse et Génépi. Elle rajoute une bouteille de tequila et plusieurs packs de jus de fruits. Nous dévalisons le rayon gâteaux apéritif, et surtout le rayon des sucreries. Je tends fébrilement une main vers un tube de sirop à la cerise, genre hyper gluant et bourré de colorant, et le dépose dans le caddie. Aneshka arrive avec de la viande, et des saucisses artisanales. Je lui demande avec quoi elle compte les faire cuire, elle me regarde, les met dans le caddie, et me répond qu'on les mangera crues.

 

Cette fois c'est la faim du junkie. Elle a eu envie d'une pizza, et par chance ils en faisaient au restaurant de l'hôtel. Il n'est que dix-huit heures et nous sommes seuls dans la salle. Elle commande un orientale, et moi seulement un café. La morphine m'a complètement coupé la faim, et je glisse dans ma chaise, en enchaînant les cigarettes. Ses yeux sont rouges comme si elle sortait de la piscine, et elle se mord les lèvres en attendant sa pizza. Elle me demande l'heure six fois avant que son plat n'arrive.

Quand j'ai fini mon café j'en demande un autre, puis un autre, de peur de m'endormir sur place. J'en commande sept au total. Sa pizza réveille mon appétit, mais je suis trop mou pour manger. Quand il ne lui reste qu'une part, elle hésite un moment. Ses lèvres brillent d'une pellicule d'huile. Elle roule sa part autour de la croûte, et à mi-voix (comme depuis le début, comme si nous étions dans une bibliothèque, une impression née du calme de la grande salle) me demande si elle peut tremper sa pizza dans mon café.

 

Un type du supermarché nous escorte carrément jusqu'à notre chambre d'hôtel avec le caddie plein à ras bord. Il n'y a tellement personne qu'ils livrent à domicile. La cargaison se laisse débarquer, le type essaie d'engager la conversation, mais n'arrive pas à grand-chose. Je finis par lui proposer une clope avant de lui claquer la porte au nez.

Quand je reviens dans la pièce, Aneshka a retiré ses vêtements, et se glisse dans les draps aussi blancs qu'elle. Elle braque sur moi ses yeux gigantesques, hypnotiques, qui m'ont toujours paru inexpressifs tant ils étaient splendides. Chaque fibre de mon corps est attirée comme par un aimant. Je tombe à genoux au bord du lit et contemple son buste diaphane. Elle ne dit rien, mais sa poitrine monte et descend au rythme de sa respiration. Le grain de sa peau contre le drap propre crisse sensuellement. Mes bras sont lourds et je me sens maladroit au moment où je tends une main vers sa peau. Premier contact réel. Mes doigts frémissent, mes yeux se ferment, ma respiration se saccade.

Elle retire le drap et m'attire sur elle. Mon cour bat à cent à l'heure, mon aine se réveille. Je tremble comme un puceau.

 

Il vient de se passer quelque chose d'important, mais je n'ai pas tout compris. Nous nous sommes engueulés pour une raison dont je ne me souviens pas. Je fume un joint sur le balcon, dans lequel j'ai mis un peu d'héroïne. Ania s'est enfermée dans la salle de bain avec de la bouffe pour plusieurs jours, en disant qu'elle ne sortirait plus, et que je pouvais aller me faire foutre si je voulais me doucher. Elle est au moins aussi défoncée que moi ; son speedball ne la réussit pas.

Le joint prend un sale goût sur la fin et je l'éteins. Je ne dis rien, elle ne dit rien. Le soleil se lève sur notre quatrième jour. Je m'endors à poil sur le balcon.

 

Je suis en train de lire un livre quand elle ressort de la salle de bain. Les cheveux en bataille, l'air perdu, comme si elle ne se souvenait pas pourquoi elle se réveillait dans une baignoire avec de la bouffe, et enfermée de l'intérieur. Elle marche jusqu'à moi dans sa nudité extravagante, m'arrache mon livre et le balance par la fenêtre sans préavis. Je proteste. « C'est contre les règles. On avait dit pas de livres. » Je commence à lui dire qu'on avait pas non plus prévu qu'elle s'enferme, bordel, mais elle ne m'écoute pas. Elle va chercher deux bouteilles sur la table et m'en tends une. Whisky pour moi, gin pour elle. « Cul sec. Le premier qui s'arrête suce l'autre. »

Je me dis en ouvrant ma bouteille que si je bois lentement j'augmente mes chances de gagner. Mais je me fous de gagner, et on commence à boire à grandes goulées quand elle donne le top. Vers le premier quart de la bouteille mes yeux commencent à piquer, puis à pleurer. Mon nez me brûle à la moitié. J'essaie de voir où elle en est tout en buvant, mais ma vue est floue. J'étouffe, et rejette la bouteille. Elle aussi, au même moment. On tousse, on crache, on se frotte les yeux. Deux gamins. Nos deux bouteilles sont vidées aux trois quarts.

Elle m'enfourche et me fout sa chatte sur la bouche. J'ai l'impression d'avoir un grand livre aux pages blanches collé sous le nez. Je lèche sans conviction quand elle commence à sucer avidement ma bite molle qui ne le reste pas longtemps. J'ai un sursaut, j'étouffe un peu, et je me remets à la tâche avec plus de goût. Je plonge toute ma langue au fond de sa chatte et lui frotte le clito avec ma barbe naissante. Quand elle gémit elle s'arrête de sucer, mais le reste du temps, mon gland s'enfonce dans sa gorge. Je jouis avant elle, tout au fond de sa bouche, elle a l'air d'étouffer un peu, se redresse, la bouche dégoulinante de foutre. Ma bite continue à lancer de petits crachats, quand elle vomit au pied du lit.

 

Elle fume une cigarette à la fenêtre, juste après. Elle m'a piqué une Camel qu'elle a allumée avec une allumette de l'hôtel, mais vu sa tête, le goût du vomi n'a pas l'air de très bien passer. La fenêtre est ouverte, et le soir tombe, mais elle ne sort pas sur le balcon, par pudeur. L'odeur du vomi a envahi la pièce, mais le whisky et l'orgasme m'ont complètement anesthésié. Je pioche un joint dans le tas que j'ai préparé, et l'allume avec mon briquet. Je la regarde fumer ma clope et faire semblant de ne pas me voir.

« Reviens, si tu veux, je peux toujours te sucer », je lance, par boutade. Elle n'a même pas un frisson. On dirait qu'elle n'a pas bu cinquante centilitres de gin quelques minutes plus tôt. Elle est tellement impassible que j'ai l'impression qu'elle est habillée.

« Je suis content que tu soies venue, j'ajoute pour meubler le silence. Ç'aurait été carrément lourd, tout seul ! ». Elle ne rit pas.

Toute la pièce tourne, et j'ai bu beaucoup trop pour qu'un bête joint calme mon ivresse, alors j'en allume un deuxième tandis que le premier fume toujours.

« Ma vie est pourrie » je finis par dire.

« On dirait bien »

« Et avec ton mec, ça se passe bien ? » je balance. Elle ne répond pas. J'avale du whisky et je me répète, vulgaire, violent, vil, agressif, insolent surtout, et con pas mal. Un regard vers le réveil. Il est quatre heures du matin. Je ris parce que je n'ai pas sommeil.

 

Elle va et vient sur moi depuis une éternité. J'ai du mal à respirer, mais elle a l'air de s'en foutre. Je n'arrive plus à donner à mes hanches le mouvement qu'elle espère. La mollesse gagne ma bite, et d'un coup je ne suis plus en elle. Elle me branle un moment avec énervement mais n'arrive à rien. C'est le speed qui lui donne cette rage.

Alors elle avance ses hanches et me plaque sa chatte sur la bouche. Je n'ai pas envie de la lécher, j'ai sommeil. Mais le contrat est clair : elle a le droit de jouir. Je m'impose une décharge d'adrénaline et je plonge ma langue dans son ventre. Tout en caressant son clito, je lèche ses entrailles dans toute leur longueur. Elle s'appuie contre le mur et hurle, m'empoigne les cheveux et me gueule « Plus vite ! ». J'accélère. Il doit être midi, ou quelque chose comme ça.

 

Nous baisons encore et encore jusqu'à en avoir mal, puis je me lève, je me tape la tête contre le mur, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois. J'attrape une seringue et je me larde le pectoral gauche autant de fois. A la fin je ne la retire pas, et je tire le piston un peu trop vite. L'espace dans la seringue se libère et aspire mon sang, mais il demeure une bulle de vide. Je remplis presque le millilitre, et je jette la seringue sur la table. Mon torse dégouline par les quatre trous. Je vais prendre une douche.

Je vomis, puis je me palpe les côtes pendant de longues minutes. J'ai l'impression que mes entrailles se liquéfient et s'évaporent. Tandis que je m'adosse contre la baignoire, la tête renversée, je sens les émanations de mes entrailles me traverser et faire tanguer mon esprit. Douce sensation de mal-être assouvi, c'est la pourriture qui gagne mon œsophage.

 

Elle me rejoint sous la douche, où je gis accroupi depuis une heure. Elle se place en face de moi, accroupie elle aussi. Ses yeux sont cernés de gris, et son regard est vague. La douche nous fouette le dos, tiède. Bientôt ses cheveux mouillés lui donnent un air de vagabonde. Ils s'éparpillent autour de son visage en mèches pointues d'un noir brillant, accentuant la blancheur de sa peau. Nous sommes le cinquième jour.

 

Ania dort. J'ai nettoyé la tache de vomi, et je suis allongé à côté d'elle dans les draps séchés qui paraissent presque propres. La fenêtre est ouverte, un vent doux glisse sur ma peau fraîchement lavée, et souffle dans les rideaux. Les poils de mon pubis ondulent un peu. L'oreiller d'Aneshka est imbibé de l'eau froide que répandent ses cheveux.

Une mouche entre par la fenêtre et explore l'espace avec appétit. Elle descend vers la table sur une tache de sirop à la cerise en train de sécher. La goutte est pour elle un véritable festin. Quand elle se lasse, elle galope vers le paquet de saucisses ouvert, et plaque son unique lèvre sur l'endroit où Ania a pris sa dernière bouchée. Au bout d'un moment la mouche se retourne, et son abdomen commence à trembler. Il prend une forme plus pointue, puis carrément protubérante. Elle ne bouge presque plus, et dépose avec prudence une dizaine de points blancs microscopiques dans une cavité de la saucisse. Quand elle a fini, elle décolle.

 

Elle se roule un joint sur la table de nuit. Je roule sur moi-même et tombe du lit en emportant le drap. Il y a, à deux ou trois mètres de moi, une bouteille de vin blanc qui excite ma langue. Je rampe vers elle, les bras et les jambes emmaillotés dans le drap. Quand j'atteins la bouteille, qui se dresse sur la moquette sans raison apparente, dans la lumière du soir, je sors un bras pour attraper le tire-bouchon. Je me tortille pour extraire le bout de liège, et reçois une giclure de vin sur le torse. Je bois à grandes goulées. Le goût de fruit fermenté me réveille les sens. Assise sur le lit, elle me regarde avec son air distant dans lequel je n'ai jamais su lire ni mépris ni amour. Je dis une connerie agressive. Elle ne répond pas, tire patiemment sur son joint. Je me relève et le drap me forme une toge. La stature verticale me file un vertige, et je me rends compte que je bande. Je bois encore à grandes goulées et mords dans une pomme verte lustrée par une machine. Je produis des paroles, mais elle me regarde sans rien dire. Je jette une lampée de vin sur ma queue, et je la lui propose.

 

Nous avons parlé l'autre jour. Mais j'étais défoncé au quatrième degré et je crois bien qu'elle était ivre. Je ne me souviens de rien. Il ne reste qu'un jour, et j'aimerais que ce soit déjà fini, j'aimerais que ça dure éternellement.

Elle est assise sur la chaise, le front posé sur la table. Sans plus de cocaïne, elle s'envoie son héro toute seule, une chose qu'elle s'était promis de ne jamais faire. Je vaque un peu dans la pièce avant de réaliser que j'ai plusieurs heures de tranquillité devant moi. Alors je m'habille, et je sors.

Dehors, le soleil est aveuglant. Je ne marche pas longtemps avant de suffoquer. Je m'assieds sous un arbre et grille une cigarette. Plus tard je rentre dans un bar où la pénombre m'aveugle à son tour un moment. Je bois une bière fraîche avec deux montagnards à qui je dis être en voyage de noces.

Quand je rentre, Aneshka s'est endormie. Je la porte dans le lit et je la borde. Je retire mes habits dont j'ai perdu l'habitude, je bois un peu de Chartreuse.

 

« Aneshka, est-ce que tu m'aimes ? »

Ses splendides yeux bleus sont injectés d'un rouge épars et horriblement salasse. Elle redresse ce regard indécent vers moi, et je me sens cloué dans ma nudité irresponsable. J'arrive enfin à lire quelque chose dans ses yeux défoncés et affreusement adultes.

Je suis défoncé et bourré à un point que j'imaginais à peine possible. Mes entrailles vont et viennent dans toute la pièce et je déglutis plus souvent qu'à mon tour. Minuit vient de passer, nous sommes dans notre dernier jour, et j'ai dû la réveiller de son sommeil de junkie pour lui demander ça.

« Tu changes pas, décidément. »

Gasp. C'est est trop pour moi. Je titube sur place et je m'effondre au pied du lit.

 

Nous roulons sans interruption sur le chemin du retour. Paris, 300 km, murmurent les panneaux. Il fait nuit depuis un moment. Nous avons mangé des sandwichs achetés dans une station service.

Elle est assise à côté de moi et j'ai envie de lui dire quelque chose, mais je ne trouve pas quoi. J'ai toujours été trop causant. Alors j'allume une cigarette et je roule encore cent bornes.

Le glaçon ne change pas de place. Elle a un livre sur les genoux, un doigt en marque page, mais elle ne l'a pas ouvert depuis une heure environ. Parfois je la regarde fixer ce point de l'horizon qui ne bouge jamais. Au bout d'un moment, consciente de mon regard, elle se tourne vers moi. Peut-être a-t-elle peur que je nous plante dans une merde du décor.

« Quoi ? » fait-elle.

« Je suis fatigué. »

 

Nous nous sommes arrêtés sur une aire de repos. Je bois une gorgée d'eau et me masse les tempes. Le ballet des voitures ressemble au bruit d'un ventilateur. Il soulève un léger vent qui rafraîchit la moiteur nocturne. Aneshka s'est assise sur un banc d'où elle regarde les étoiles, et les cyprès ondulant dans la nuit. J'irais bien m'asseoir à côté d'elle.

Je jette la bouteille d'eau sur le siège du passager, et je mets le contact. Elle tourne la tête vers moi, surprise, mais inexpressive. Je la regarde, nous ne sourions pas. Puis je passe la première, et je m'enfonce dans la circulation.

Ce que veut le public

Je ne sentais plus mes jambes. Je ne sentais plus ma bouche ni l'engourdissement de ma mâchoire. Je ne sentais plus que mes veines palpiter dans mes bras, à la saignée, au poignet ; le long de ces membres auxquels pendaient un verre et une bouteille. Je décrochai un instant mon regard du paysage auquel je me fondais pour me servir un autre verre. Le fumet puissant du whisky s'insinua dans tous les interstices de mon être, sa saveur disparaissant sous ma langue pour mieux réapparaître dans ma gorge. Ma main tremblait.

Soudainement ma vue sembla se défaire de moi-même et je me vis de l'extérieur. Debout, dans le noir, devant cette fenêtre qui irradiait une lueur cramoisie, je m'étonnais d'aimer encore Paris. Cette ville qui avait porté ma vie, mon enfance, mes amours, mes erreurs, mes échecs. Cette ville qui n'avait fait que me torturer par tous ces moyens, cette ville qui m'avait vu grandir. Mais ma vue ne cessa pas de s'éloigner. Ma boîte crânienne me brûlait de moins en moins, l'étau de mes temps se dissipa, au sommet de cette petite mort qu'est l'ivresse.

À l'instant où je crus m'effondrer, mon corps se disloqua totalement de mes sensations, me plongeant dans un éther de sobriété. De trop embrumé, tout me devint infiniment plus net. Non pas seulement le souvenir de ce paysage, que je ne voyais plus, ni le goût des alcools, que je ne sentais plus, mais aussi et surtout la nature de mon existence. J'avais toujours été jusqu'ici, sans jamais cesser d'adorer cela, un être entêté à se plaire, plutôt qu'à plaire aux autres. J'avais mené ma vie en fonction de mes goûts et non de mes ambitions, et si cet hédonisme m'avait toujours rempli d'aise intérieure, elle m'avait perpétuellement refusé le confort matériel.

L'instant d'après j'avais regagné mon corps. Cette chair et ses douleurs, ses courbatures et cicatrices. Mon corps tout entier était parcouru de fourmis électriques. Titubant affreusement, je me laissai tomber sur le large fauteuil qui trônait derrière moi. A l'impact, je laissai m'échapper la bouteille et le verre - le dernier qu'il me restait. Il ne se brisa pas mais répandit son contenu sur la moquette, tandis que la bouteille tentait de l'imiter. Je me penchais en en avant, faisant crisser mon dos d'étirement pour la sauver, mais elle était déjà presque vide. Une pâle lueur me provenant de la fenêtre, j'en profitai pour examiner le flacon peu important qui m'avait fourni l'ivresse. L'étiquette simplette de la marque bon marché prônait « Wild Bull », et son exhalaison - sueur de ma main, alcool, poussière - me soulevait le cour. Cette bouteille était à mon image me dis-je alors que la lumière s'accentuait. Je relevais les yeux vers la fenêtre pour y découvrir une aurore rose bonbon. La nuit était passée si vite, tout comme ma vie jusqu'ici, ma vie futile et stérile. Oh oui, mon art allait changer.

 

Le lendemain je m'attelais à ma tâche. Je repris chacun de mes anciens écrits, ceux que les maisons d'édition m'avaient toujours refusés (« trop violent », « désolé mais vous parlez d'un tabou », « les lecteurs veulent du rêve ») dans l'intention de les corriger. J'avais jusques ici vécu de l'héritage de mes parents, mais leur appartement dans lequel j'avais du réemménager étant en hypothèque, je travaillais dans un supermarché pour rembourser mes différents créanciers. A peine rentré chez moi je me jetai donc sur cet autre travail, le seul que j'avais jamais apprécié. Ma pièce maîtresse était intitulée Patte blanche, c'était l'histoire, rapportée à la première personne, d'un tueur juvénile. Le titre faisait allusion à la blancheur de ses mains d'enfant, sans cesse souillées par le sang de ses victimes.

Je tirai mon stylo dans un grand geste théâtral, supposant que la suite viendrait spontanément, mais je me figeais en découvrant que rien n'en fut. Ce récit, croyez-le ou non, vous qui vomissez mes monstruosités, ce récit je l'aimais voyez-vous. Chaque mot, chaque tournure, chaque phrase, peaufinée au possible. Ecrit avec mon sang et mes tripes. Il m'était impossible d'en retoucher une ligne. Je devais tout réécrire ou rien, mais je n'en avais pas la force. Je posai mon stylo et me relevai, errant quelques minutes dans mon bureau en quête d'une solution. Bientôt mon pied buta sur quelque chose, et la bouteille de whisky que j'avais laissée par terre recommença à se répandre. L'esprit vide, je fixai l'alcool brun se fondre dans la moquette grise, me laissant réinvestir par mon vœu matinal.

Mes convictions renforcées je m'attelai de nouveau à ma tâche ignoble, mais méthodiquement cette fois ci.

Je noircis des dizaines de pages, reprenant scène par scène mon ouvre, transposant l'intrigue dans un nouvel univers, changeant les noms subversifs pour d'autres aux sonorités radieuses. Mon Anita devint Annabelle, et Coal devint Coil. Plus je progressais et plus les choses m'étaient aisées. En quelques semaines j'avais réécrit les quatre cents pages de l'ouvre. Le tueur passionné était devenu poète émérite, et chacune de ses proies n'était qu'une conquête. Le grand final dont j'étais si fier, quand, poussé à bout, il se suicidait plutôt que d'éventrer le fruit de son désir, j'en fis la scène abjecte d'un mariage, retranscrivant ma fin d'errance sanglante dans le pacte barbare de l'union conjugale.

 

Avec le même enthousiasme qu'à mes débuts, je me ruai chez toutes les maisons d'édition, mon tapuscrit à la main. Cette fois sous un pseudonyme, je feignais la passion de mon ouvre nouvelle. Les remarques me furent bien plus agréables, j'en vins même à être fier de cette parodie de roman. Il ne me fallut que quelques mois pour trouver un éditeur prêt à me publier. Mon récit lui rappelait sa jeunesse, disait-il, si bien qu'il déclencha une déferlante de publicité à la sortie de mon ouvrage. Le succès ne fut pas immédiat économiquement parlant, mais les critiques se laissèrent berner par le maquillage de mon ouvre, et la publicité. Un article dans un journal, d'un critique plus perspicace que les autres, m'amusa : « Un étrange sentiment de malaise rejaillit de cette poignante histoire de cour, dont on retiendra les moments aussi doux qu'efficaces. ». J'étais bien heureux que l'esprit de mon encre transparaisse de cette ignominie qu'était devenu Patte blanche.

L'argent arriva les mois suivants. Je fus surpris de gagner tant et si peu à la fois, mais si ma condition de vie ne s'améliora pas, je me débarrassai bien vite de mes dettes et rachetai l'appartement. J'eus droit à quelques interviews, et une conférence au salon du livre quelques mois plus tard, après la parution de deux autres de mes romans retouchés. Car je ne profitais que de quelques semaines de félicité, huit pour tout dire, avant d'être de nouveau soumis à la nécessité de gagner ma vie, et voyez vous, je n'avais nullement envie de retourner dans ce supermarché. J'avais goûté au firmament, il n'était pas question de m'arrêter là.

 

Profitant de ma médiatisation, je repris immédiatement une autre ouvre. La biographie réelle d'un pédophile, romancée à ma manière. Si l'individu original avait violé les deux filles de ses deux femmes, le mien avait dardé plus de trente enfants, de tous âges et sexes, souffrant de toutes sortes de malformations - car il était lui-même dégénéré vous vous doutez bien - ou tares diverses, qu'il avait fait pondre à chacune de ses vingt-six femmes. J'en fis un sociopathe un peu étrange, qui multipliait les peintures d'enfants, entretenant une relation épurée avec ses toiles. Je pris un malin plaisir à trouver un art qui dissimulerait les vices de chacun de mes autres psychopathes.

L'ouvrage que je prétendis avoir rédigé avant Patte blanche (dont je n'avais pas osé changer le titre), eut un succès phénoménal auprès d'un certain public distingué. J'eus enfin droit à ma photographie en quatrième de couverture et à une pige aussi stupide que « Une scintillante histoire d'amour entre un peintre autiste et son art ». Un autre critique écrivit de moi et mon ouvre que nous étions « témoins l'un de l'autre, révélateurs mais mystérieux. ». Plus loin il disait même, dans des termes dont je ne me souviens plus, que je mettais sûrement dans mes personnages tout ce que je n'avais pas en moi-même. Je m'amusais alors à appliquer cela aux personnages qu'il ne connaissait pas, me demandant s'il avait vraiment raison.

 

Après que l'élite intellectuelle se soit délectée de Visage pâle (oui ce peintre pédophile ne travaillait que des êtres à la face blanche comme lune), le grand public s'y intéressa, et mon compte en banque commença à s'enfler. J'en profitai pour leur offrir un cadeau de gratitude, et mon photographe nécrologique de Peau de nacre devint sculpteur sur marbre.

J'eus moins de mal à cracher au visage du public cette troisième glaire, et si cela ne vida pas mon compte en banque - oh, non ! bien au contraire - j'en fus néanmoins empli d'une honte écarlate. Qu'était devenu l'écrivain noctambule ? A quelles extrémités m'avait réduit le besoin ! Je savourais un excellent whisky irlandais à ma fenêtre ouverte, mais je regrettai l'hiver précédent et son Wild Bull putride, et plus encore tout ce qu'ils impliquaient. Les articles ne me réchauffaient plus le cour, ils le grossissaient et le soulevaient. Les interviews me lassaient, les piges ne me faisaient plus rire. Et le photo du quatrième de couverture montrait un homme que je ne connaissait pas.

Pourtant les ventes ne tombèrent pas, et me permirent même de vivre un moment sans rien produire. Au bout d'un an j'offris à la vermine du public l'histoire d'un acteur de théâtre, mais je regrettai le joueur d'accordéon tuberculeux qui l'avait enfanté. Je tins ce régime durant quelques années. J'avais matière à convertir, voyez-vous, mais la douleur m'était grandissante à mesure que je pervertissais mes bijoux. Je guéris ce chagrin dans l'alcool, puis dans diverses drogues. Je refusais les interviews, les conférences, les invitations à la télévision ; mais surtout, j'avais recommencé à écrire. A écrire vraiment j'entends ; plus des romans pour populasse, et j'adorais ça. J'étais fier d'avoir fait chemin inverse, d'être revenu de ma déchéance.

 

Je choisis le cinquième anniversaire de la publication e ce que j'appelais « la Patte blanche visible », pour mettre en ouvre mon fou projet. Passant par toutes les banques connues, demandant des prêts par poignées, je fondais ma propre maison d'édition, et engageais le personnel, mentant à tours de bras. « Mon entreprise va être des plus fructueuses, je vous l'assure, leur disais-je. Vous serez remboursés sous quinzaine de mois. »

Et ils me crurent.

Vous comprendrez que je voulais éviter le scandale de la presse, et conserver une image de type sympathique et sentimental auprès des éditeurs. Il eût été fou de demander à un autre ce que je m'apprêtais à mettre en ouvre. Tout l'effet de surprise aurait été perdu.

Dès que les machineries furent prêtes, j'ordonnais la publication de mes nouveaux écrits, puis celle de Patte blanche, Visage pâle, Peau de nacre et les autres. Mais cette fois c'était les originaux qui auraient la vedette.

À un prix dérisoire, mes bébés se répandirent en quelques jours dans les magasins de toute la France, et derrière, dans leur dos, mon visage blême aux yeux cernés et injectés de passion. J'avais pris soin de rédiger le quatrième de couverture, et d'afficher mon nom en grand sur la devanture, alpaguant les badauds, les poussant à m'acheter.

La presse me blâma, comme vous vous en doutez, mais cela ne fit venir que plus de curieux. Je ne vendis jamais autant qu'à cette période. A ma plus grande surprise, je remboursai mes banques en quelques semaines, et rachetai mon âme en moins de temps encore.

La critique fut cinglante. Je fus traité de monstre, de fou, de lunatique, d'artiste. Mes anciennes « ouvres » - les affreuses - furent démasquées et mises à bas. On parlait de moi dans tous les débats, mon nom devint une insulte. Mais une insulte de gens cultivés, Dieu merci.

J'avais été adulé pour mon art maquillé, haï pour mon art véritable, enrichi par les deux mais finalement méprisé pour eux, et pourtant je ne regrette rien. Je suis fier d'avoir marqué le public au fer rouge, gravé ma marque dans leurs entrailles et leurs consciences. Je suis comblé d'avoir été reconnu pour ce que je pouvais et pour ce que j'étais, aussi différentes furent ces deux voies.

 

« Comme nous le montre ce témoignage, le public et l'auteur n'ont pas toujours la même vision de l'art, et la littérature est aujourd'hui qualifiable d'industrie.

« C'est le dernier cours que je vous donne. Vous savez que mes idées déplaisent, et j'ai été muté dans un autre établissement. ». Le professeur referma son manuel et releva les yeux vers la classe. « J'ai été très heureux de vous avoir comme élèves. Bonne continuation à tous. ». Une rumeur s'éleva de la foule, mais nul ne prit la parole.

Retenant ses larmes, le professeur marcha péniblement vers la sortie, pour regagner son vieux bureau, où un vers de Wild Bull le réconforterait.

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