Du vent dans les veines

Prologue

« Anémie.

« Anémie, la fille parfaite s'appellerait Anémie, et la seule chose qu'elle voudrait, ce serait ramper sur moi perversement, me mordre à la gorge, et me vider de mon sang. »

Jessy appuya sa réplique d'une gorgée de bière.

« Bien sûr, ça, c'est si on considère que le partenaire idéal est une fille. »

Joshua n'était pas sûr d'être d'accord avec la suite, mais il hocha la tête largement, un peu trop défoncé pour contredire Jessy. La pièce à l'atmosphère enfumée où les deux amis s'étaient enfermés était peuplée de connaissances indistinctes, vautrées dans une torpeur narcotique. Joshua prit la pipette du narguilé qu'on lui tendait.

« Parce qu'un jeune homme nubile, et drogué à l'extrême, messieurs, ça a son charme, aussi. »

Dans la brume ambiante, Jessy aurait pu passer pour une fille tant son visage bordé de lisses cheveux noirs était fin. Ses yeux fardés jetaient parfois des clins d'oil complices à Joshua, qui détournait le regard sous une mèche brun sale.

« Hein Josh, t'es d'accord ? »

Joshua n'était pas d'accord. Il inspira une très longue bouffée et la retint en comptant les secondes. Une, deux : les émanations bourbeuses lui tapissent les poumons. Trois, quatre : la tête recommence à lui tourner. Cinq, six : son corps semble suinter une résine onctueuse, et ses yeux commencent à gonfler. Sept, huit : ses globes oculaires mous comme des oufs crus menacent de s'écouler de ses orbites, et tout cela est très agréable. Il ne savait pas ce qu'on avait mis dans ce narguilé, mais ça lui plaisait. Pour faire taire Jessy, il lui passa la pipette.

« Merci vieux frère. »

Joshua se rinça la bouche avec une lampée de vodka et commença à examiner les occupants de cette chambre isolée de la fête. Les basses de la soirée perçaient à travers les murs, confortant les quelques reclus dans leur isolement volontaire.

Jessy tirait sur le narguilé avec obscénité. Son regard malicieux ne lâchait pas celui de Joshua, que tant de dévergondage commençait à mettre mal à l'aise.

Du haut du lit auquel s'adossait Jessy, une fille le regardait. Contrairement à la plupart de ses semblables, elle ne s'était pas habillée ce soir de façon très novatrice. Toutes celles avec qui Joshua avait eu l'occasion de danser plus tôt étaient couvertes de vinyle ou de dentelle, la face trop souvent maculée de fond de teint blanc et de noir à lèvres, les cheveux hérissés ou plaqués, mais rarement d'une couleur naturelle, ce qui était encore passable quand une dizaine de piercing ou de tatouages ne venaient pas s'ajouter au tableau. Toutes ces tentatives d'individualisation effrayaient Joshua plus qu'elles ne l'attiraient.

Celle-ci en revanche était bien différente, et cette simplicité sans défaut lui plaisait autant qu'elle le rassurait. Elle était mince sans être maigre, aussi blanche qu'une feuille de papier, les yeux sombres et en amande. De sa bouche aux lèvres fines et lustrées, elle souriait avec assurance, le visage bordé de cheveux noir corbeau qui s'éparpillaient comme des plumes sur ses épaules. Sa robe décolletée mettait en valeur son long cou blanc, ses épaules étroites, le léger galbe de sa poitrine. Pour seule parure elle portait un ras du cou sans pendentif, simple ruban de velours serré à la gorge. L'étoffe précieuse de sa robe brillait de reflets noirs le long de sa silhouette, accentuant ses formes délicates.

Oui, cette fille là plaisait bien à Joshua.

Mais elle ne quittait pas Jessy des yeux.

Et ce n'était pas le genre de fille à être célibataire.

Enfin tant pis.

 

Jessy finit par passer la pipette à son tour, ignorant la fille qu'il ne voyait pas. Bien qu'elle fût arrivée avant eux, elle n'avait pas l'air défoncée du tout, et se contentait de sourire en silence, et d'écouter Jessy. La bouche sèche, Joshua tenta d'attirer son attention en engloutissant ce qui restait de la vodka. Les flots alcoolisés brûlèrent sa gorge et lui nouèrent le ventre. Il ne quittait pas des yeux la reine du lit, qui, en tailleur, le dos droit, ne tourna pas son regard vers lui un seul instant. Seul Jessy le regardait maintenant, une lueur lubrique au fond de l'oil.

Un sourire. Jessy se mit à quatre pattes et s'approcha lentement de Joshua.

« Pas vrai ? - il avait les yeux rouges - Pas vrai qu'un garçon qui ramperait sur vous perversement. »

Joshua trouva qu'il s'approchait un peu trop, avant de réaliser que la reine du lit venait de le remarquer.

« .avec pour seule ambition de vous sucer jusqu'à la dernière goutte. de sang. ça vaudrait tous les plaisirs du monde ?»

Jessy était maintenant assez près du visage de Joshua pour l'embrasser, ou le mordre comme il le disait, et ils jouissaient de toute l'attention de la reine du lit, dont la vague attirance s'était mue en un intérêt prononcé.

« Carrément, ouais. » reconnut Joshua, sans rien en penser.

Jessy retomba en arrière avec un sourire satisfait, et but une gorgée de bière en lançant un clin d'oil à Joshua. La fille du lit n'observait plus Jessy : son regard s'attardait sur Joshua, qui lui sourit timidement. Elle cligna des yeux, lui sourit avec distinction, et se détourna, songeuse.

« Bon allez ! On va danser ? » s'exclama soudain Jessy, en bondissant sur ses pieds.

Joshua n'avait pas envie de danser. Joshua n'avait pas envie de bouger. Mais quand il remarqua l'amusement peint sur le visage de la fille qui regardait de nouveau Jessy, il se leva avec enthousiasme et ouvrit la porte. « Bonne idée, ouais. »

 

« Tu la connais la fille qu'était sur le lit ? » Joshua décapsula une bouteille de Budweiser et la tendit à Jessy.

« Quelle fille ?

- Celle avec les cheveux noirs et la robe, là.

- Ah, une pute. Pas vue.

- Pas une pute, arrête, elle avait l'air sympa.

- Pas une pute, une traînée, si tu veux. »

Joshua vida sa bière pour ne pas s'énerver, mais sa bouche demeurait sèche.

« Elle te plaît ? reprit Jessy.

- Hein ? Oh, elle est plutôt belle, mais je sais pas.

- Il serait temps que tu t'en trouves une, mec !

- Ah, arrête avec ça ! Je te dis que j'ai déjà eu des copines !

- Ouais, j'ai déjà entendu ça.

- Quoi?

- Non, rien.

- C'était pendant mes vacances ! Tu fais chier, là !

- Ouais ouais, j'te crois. Enfin bon. Elle avait pas l'air du genre à se taper des passants, celle de la chambre. J' me trompe ?

- Quoi ? Euh. non, j'imagine.

- Bon alors on va te refaire une beauté. »

 

L'éclairage de la salle de bain était vraiment trop fort. Outre les néons blanc crasseux qui clignotaient en s'allumant, l'abondance de miroirs rendait le tout aveuglant, si bien qu'il suffisait d'y pénétrer pour dessoûler d'un cran et ressentir les premiers effets de la gueule de bois. Joshua et Jessy décidèrent de laisser ces lampes blafardes éteintes, et s'éclairèrent à la seule lueur d'un briquet.

Silencieux dans la pénombre, les deux jeunes hommes coordonnèrent leurs gestes : tandis que Joshua se rinçait le visage et tentait de se recoiffer, Jessy faisait l'inventaire des tiroirs, dont il sortit avec ravissement quelques trophées noirs et luisants.

« Assieds-toi là », murmura Jessy en indiquant le large lavabo de céramique.

On entendait la musique filtrer à travers les cloisons, ne parvenant que sous forme de basses et d'aigus dans cette pièce reculée. Jessy tendit le briquet à Joshua, dont la tête commençait à se perdre entre ivresse et défonce, dans cette pénombre coupée du monde. Sans trop comprendre, il obtempéra et se hissa sur le lavabo. Il se contenta d'un haussement de sourcils quand Jessy dévoila avec un sourire les différents ustensiles de maquillage qu'il avait piochés dans les tiroirs.

« Tu vas voir. T'as jamais porté de rouge à lèvres, tu rates quelque chose.

- Je suis pas sûr d'y tenir.

- Je t'assure que tu vas aimer. Essaye au moins, c'est comme de nouvelles lèvres.

- Nan mais. C'est un truc de filles, ça.

- Je t'assure que les filles qui sont là ce soir, ça leur plaira trop. Donc à la tienne aussi, sans hésiter.

- Hmm. Bon, OK. va pour le rouge, mais range le reste.

- OK, on garde le mascara pour une autre fois ! »

Le corps de Joshua commençait à réellement s'engourdir, dans le noir chaleureux de la salle de bain, Jessy avait l'air de s'amuser comme un gosse, ce qui était toujours le cas dans leurs sorties. Joshua crevé, et Jessy bondissant. C'était peut-être ce tempérament volatile qui permettait à Joshua de faire gober ses histoires de copines de vacances à Jessy.

 

Jessy fit doucement coulisser le cylindre du tube, exhibant une pointe noire crémeuse, il posa un regard enjoué sur la chose, puis sur son ami, pour enfin s'attarder sur ses lèvres. Joshua ne semblait pas rechigner à se faire peindre les lèvres, ce qui surprenait assez Jessy. La bouche entrouverte qui s'offrait à lui plongeait le jeune garçon dans une hébétude qui l'amusait lui-même. La lèvre inférieure de Joshua était plus charnue que sa lèvre supérieure. Légèrement gercée, elle invitait à la morsure. à la coupure, aux lames de rasoir ou aux canines.

Jessy sentit que Joshua s'impatientait à l'instant où il se surprit lui-même à se mordre La lèvre. Retenant toute son attention sur son seul objectif, il appliqua la pointe luisante sur la chair rose de la lèvre, et étala la pâte onctueuse sur toute la longueur de la bouche de Joshua. Jessy était à demi conscient de son air stupide, empreint d'amusement et d'excitation, mais comptait sur la pénombre pour le dissimuler. Ce qui l'étonnait plus était l'absence totale de réaction de la part Joshua. D'ordinaire, chaque fois que Jessy insinuait sa bisexualité tout à fait inassouvie, Joshua affichait une grimace homophobe et détournait le regard, gêné, Mais cette fois, son ami était étrangement las, étrangement complaisant en un mot très Jessy.

Alors le jeune maquilleur s'essaya à un exercice dont il ne se serait jamais cru capable. Une fois les lèvres de Joshua ointes de noir, il approcha son visage à une distance infime, jusqu'à sentir sur son propre épiderme le souffle de son ami. Il demeura un instant à l'écoute de la respiration doucement rythmée de Joshua, puis releva la tête, ferma les yeux, et tâta de ses lèvres peintes celles de son ami. Elles étaient tendres, fléchiraient sous la dent, crisseraient comme la soie s'il les mâchonnait. Sa langue devait être douce. Sans hésitation, Jessy laissa poindre sa langue, en caressa les lèvres humectées de Joshua, avant de l'aventurer dans la bouche de son ami.

Joshua eut un mouvement de recul. Il cligna des yeux deux fois, ce qui fut pour Jessy autant de fins du monde. Son ami si fier et si fidèle allait le détester pour ce qu'il venait de faire. Si de temps à autre l'ambiguïté de Jessy l'amusait, Joshua vouait une haine farouche à tous ceux qu'il appelait sobrement les pédés. Imaginer que l'un d'entre eux puisse s'attaquer à lui devait être pour Joshua la pire des humiliations, surtout si celui-ci était le garçon qui n'avait eu de cesse de le fréquenter pour mieux s'en rapprocher - et, qui sait ? Peut-être pour l'enculer finalement, dans une allée sombre dont personne ne se rappellerait le nom.

Mais le regard vitreux de Joshua ne s'illumina pas. Une seconde infinie et pesante de silence plomba l'ambiance, avant que d'un ton las il déclare : « Arrête tes conneries Jessy. »

Et il se releva, fier et voûté, le regard cerné et majestueux aux yeux d'un Jessy en proie au soulagement le plus extrême. « J'ai une fille à retrouver, dit-il. Si tu me juges baisable, j'imagine que ce sera aussi son cas. Allons-y. »

La voix de Joshua s'était faite rauque, amère. Il paraissait évident que son appétit avait été décuplé par l'abondance de danseuses échauffées et non par celle dont il parlait. Mais pour Jessy elles étaient toutes pareilles : des traînées en noir, blanc et rouge. Il n'y avait rien à prendre à l'une pour le donner à l'autre. Elles étaient toutes semblables et n'intéressaient plus Jessy.

 

Alors qu'il se mouvait dans la foule dansante, Joshua avait l'impression que son cerveau portait son corps comme sil n'avait constitué qu'un fil suspendu à un ballon. La masse innombrable dansait sur une chanson de Lacuna Coil. Une gigantesque table de dîner ou de réunion servait d'estrade à une grosse poignée de danseurs tandis que les autres se massaient un mètre plus bas. Dans l'ombre des silhouettes, on percevait d'autres formes plus indistinctes, toujours drapées de noir, blanches de peau mais noires d'âmes - du moins c'est ce qu'ils doivent se répéter à longueur de journée, décida Joshua.

Plusieurs couples étaient blottis, parfois avec un troisième, glissant les uns sur les autres avec un érotisme ouvertement exagéré. Quand les paupières de ceux là s'entrouvraient, ce n'était que pour présenter des globes oculaires à la pupille absente ou dilatée. Leurs narines frémissantes expiraient mille plaisirs brûlants et leurs bouches béantes appelaient le baiser, toutes lustrées de noir ou d'écarlate.

Joshua vida une énième bière, avalant péniblement, se mit au pas et ferma les yeux. Les bras ballants il laissa son corps choir sur le côté pour le rattraper un instant avant le point de non-retour, se balançant de l'autre côté pour recommencer. C'était comme ça qu'ils dansaient. L'atmosphère était chargée d'épices locales : tabac, musc et mal-être, cocktail nocif et apprécié. Le manque d'oxygène conférait à la pièce un étrange pouvoir d'enivrement. Quelques minutes dans cette atmosphère chargée et assourdissante, où l'odorat ne distinguait rien d'autre qu'une saveur piquante tapissant la langue et le palais, et l'on pouvait céder à une ivresse délirante.

La bouche pâteuse, Joshua commença à suffoquer. Son corps était lourd et transpirant, son visage s'engluait de sueur de seconde en seconde, ses mains devinrent poisseuses. Il releva les manches longues de son t-shirt, mais elles ne cessaient de retomber et de coller à ses avant-bras. Chaque fois qu'il les redressait, elles retombaient avec insistance, comme dotées d'une volonté nuisible.

Incapable de supporter cette moiteur étouffante, il se replia vers la cuisine où l'éclairage trop fort l'épuisa. Il but à grandes gorgées l'eau du robinet, s'aspergea le visage et les bras, mais tout semblait s'assécher trop vite, redevenant aussitôt poisseux et suintant.

Rien à faire. Joshua se résolut à découper ses manches avec un couteau de cuisine. Il appliqua la lame un peu en dessous du coude et commença à découper, sans se soucier de trancher dans sa chair, laissant une profonde plaie circulaire dont coulait un sang vermeil, qui inonda son poignet et sa main, avant de parvenir à se libérer de sa manche. La même opération fut presque indolore pour l'autre manche, et, se munissant d'une bière, il retourna danser.

 

« T'as pas vu la fille du lit ?

- Quoi ? hurla Jessy

- La fille ! T'as pas vu la fille du lit ?

- Quelle fille ?

- La fille du lit !

- Quel lit ? »

Jessy était visiblement défoncé.

 

Joshua avait repris place dans la foule, presque fier du sang dégoulinant de ses avant-bras. Personne ne semblait sen soucier ; au mieux trouvaient-ils ça plutôt cool. Depuis un moment, il ne se fiait plus qu'à son toucher, noyé sous l'absolue orgie dont étaient victimes ses autres sens. Les corps qui l'entouraient lui devinrent bientôt familiers. Il y avait cette fille avec son corsage de velours, le garçon avec la jupe à lanières de vinyle, l'autre fille en soutien-gorge et à la peau du ventre satinée. Alors, une nouvelle présence apparut à ses sens troublés. Dans le creux de sa main, cinq doigts se profilèrent, glissant le long de son poignet ensanglanté jusque dans sa paume, virevoltant et dansant en un étrange frôlement.

Parmi ces corps en friction permanente, grossiers dans leurs caresses, vulgaires dans leurs palpations, une plume dansait avec sa main, parfois dessus, souvent dessous, jamais constante, mais toujours agréable. Joshua voulut ouvrir les yeux pour en découvrir la nature, mais ses paupières restaient audacieusement fermées. Tandis qu'il s'efforçait d'agir en harmonie avec la fée qui jouait entre ses doigts, juste alors qu'il commençait à ne pas être trop dérouté, il sentit contre son ventre un infime contact, celui d'un autre corps, bien plus fragile mais bien plus assuré.

Ondulant au rythme lent et saccadé avec une aisance reptilienne et une inconstance féline, la forme effleurait le torse, laine, les cuisses de Joshua dont le corps parut alors le plus lourd fardeau jamais porté. Il se sentit gourd, stupide, au contact de cette merveille qui glissait sur lui, sur son corps, dans sa main, le long de son bras. Et il n'arrivait même pas à ouvrir les yeux, Ou peut-être les avait-il ouverts et n'y avait-il tout simplement rien à voir. Il sentit bientôt une caresse semblable dans son autre main, et les épaules de la forme qui effleuraient parfois son buste.

Ils dansèrent un moment dans celte transe sensible. Parmi les volutes âcres des cigarettes et les effluves musqués de transpiration, monta une étrange exhalaison qui captiva Joshua. Une senteur douceâtre, légèrement sucrée, presque crémeuse : l'odeur de la vanille.

Les mains l'agrippèrent, imposant aux deux corps une proximité plus stricte. Les deux mains fines de l'étrangère se faufilèrent derrière celles de Joshua pour les capturer. Chacun des doigts arachnéens rampa ainsi qu'une langue entre les doigts de Joshua pour maîtriser ses mains entières. Les deux corps restèrent un instant sans bouger autrement qu'au fil de la musique, présentant leurs paumes avec affliction, comme un Christ exhibant ses stigmates.

Puis, guides fermes et chaleureux, les mains à la vanille entraînèrent celles de Joshua contre ce corps inconnu. Elles rampèrent sur la plaine duveteuse de son ventre, le long de hanches sans défaut, dansant sans cesse, puis plus haut, le long d'un buste à la poitrine menue et ferme, jusqu'à un visage dont la finesse n'égalait que la splendeur. Joshua s'enivrait de l'arôme léger de la vanille, drogue infiniment plus forte que celles qui émanaient du narguilé ou de la pièce, quand il sentit les lèvres de l'inconnue effleurer ses poignets.

Imperceptiblement, de façon semi consciente, son cou se courbait, sa tête tombait en avant de fatigue et d'ivresse. Sa joue effleura une chevelure lisse et fuyante comme une cascade d'encre de chine, et son museau alla se nicher dans le nid vanillé : au creux de la nuque de l'inconnue qui le maltraitait ainsi. Le désir mêlé à la faim que lui évoquait cet arôme, appelaient en Joshua des pulsions inconnues. Il aurait voulu mordre dans cette chair qui jouait les vifs-argents, la bloquer là et la retenir, jusqu'à ce que le sang coule, jusqu'à ce que les os se brisent, et la prendre, là, sur le champ, mais il ne parvenait pas même à ouvrir les yeux.

Les lèvres délicates embrassèrent la paume de ses mains, les purifièrent du sang qui les souillait, avant de remonter avec une lenteur insupportable vers les plaies. Parfois il pouvait sentir une rangée de dents fines sur son avant bras, parfois c'était une langue qui pointait. La bouche se rapprocha d'une plaie et mordilla audacieusement les lèvres de l'entaille, insufl1ant en Joshua une douleur aussi délectable que l'érection qui réchauffait son bas ventre. La langue serpentine jaillit à son tour et longea la plaie, dans une caresse salée et excitante. Joshua manqua plusieurs fois de gémir de douleur, tant la langue s'éternisait dans la plaie, mais de crainte d'effrayer sa cavalière, se résolut à se mordre la lèvre.

Il s'aperçut alors qu'il avait passé les dernières minutes à ne faire qu'expirer, expirer un air chaud, ardent, débordant de désir dans la nuque de son inconnue dévoilée. La grande inspiration qui suivit réinstaura en lui le règne immédiat de l'atmosphère musquée qui le portait, et le retour des accords saturés n'eut rien de supportable à l'instant où l'ivresse se transforma en vertige et une fleur de vanille lui apparût, fleur sans odeur, qui ne doit sa réputation qu'à une gousse malingre et délicieuse, mais noire. L'air âcre pénétra ses poumons comme le feu dans un tunnel, son corps céda sous lui, le charme de la vanille disparut, et il put de nouveau ouvrir les veux, à peine, un instant, le temps d'entrevoir son effondrement le long d'une robe de soie noire, taillée droit et longue, dont la chute dans les ténèbres n'avait pas de fin.

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