Méditations compulsives

Those in english

Poésie excrémentielle

Parce que parfois, faut que ça sorte

 

Souveraineté absolue

I

Enfin, me voilà roi,
Roi d'un pays de ruines par les vents arpentées,
Roi des mille vermines rongeant mon fief cendreux,
Roi des bourgeons subtils aux corolles argentées
Qui sur mon front s'érigent en diadème glorieux.

Je suis roi sans vassaux, sans reine, sans valets,
Père sans progéniture et seigneur sans sujets ;
Mais du fond des châteaux que ma voix a bâtis,
Sur mon trône d'airain, de soufre et de rubis,
Mes désirs se font loi.

Mon règne est de silence, mon royaume inconnu -
L'empire que je domine est par trop reculé -
Des plus hauts promontoires, je commande aux nuées
Et mes yeux transpercés m'offrent toutes les vues.


II

Et lorsque d'aventure je franchis mes frontières,
Aspirant pour une heure à humer de l'humain,
Systématiquement, de jets bilieux je crains
D'emplir toutes mairies et tous les ministères.

Mais trompettes, tambours, cors, tubas, trombonnes,
Depuis mon couronnement en tous pays résonnent,
Annonciateurs de jours doux autant que l'hermine -
Hélas ! Et dans ces liesses, que de maux devine !

Où je pose le pied des soieries on déroule ;
Six vierges m'escortant couvrent ma voie de roses
Dont les tiges épineuses à mes jambes s'enroulent -
Cela je sais sans voir, je sais toutes ces choses !

A quoi bon l'attirail ? Tiare et sceptre d'or :
Inutiles à lui qui renie son emprise !
Répugnants congénères - moins vifs que la brise -
Dont les mains baladeuses conspuent tous les trésors.


III

Toujours je reviendrai vers mon trône reposer.
Antres d'amers délices que sont mes cent palais,
A vous seuls rendre grâce ne souille pas ma bouche.
L'unique statue d'ivoire est digne de ma couche.

Oui, toi qui peupleras mon royaume d'enfants
A l'œil effarouché, aux nasaux écumants,
A la gueule remplie de flammes et de silex,
Toi seule sur la Terre accueilleras mon sexe !

Je suis roi, troubadour, reine, sujet, vassal,
Prisonnier de guerre et chef des armées ;
Je suis le criminel, le crime et le curé,

Et quand dans la nuit tous ces fantômes détalent
Et que mes globes crevés se rouvrent malgré eux,
J'entends dans les échos de mon rire infernal :

« Comment serais-tu roy, toi dont percent les yeux ? »

 

Ronces

Effondrons nous ensemble
Dans les roses gluantes aux ronces vénéneuses ;
Roulons nous l'un sur l'autre dans ce con fétide
A l'odeur moisie de vieille chlorophylle
Et d'amer curare
Où dans nos peaux s'enfoncent, patientes et sûres,
Les épines brun-vert débordant de poison.

Ta peau en ces régions sera seule caresse
A la mienne percée de mille ponctions,
Et moi je voudrai t'être le murmure aqueux
Du ruisseau qui sous terre épanouit et génère
Les peuplades invisibles dont tu te repais,
Toi, la fleur carnivore
Au terrier de ronces un jour de floraison.

 

Manifeste de l'humanité

J'aurai l'Eire en hiver
Et Naples en été.
J'aurai les joies amères
Savamment épicées.

Car j'ai compris comment bien vivre.
J'ai découvert le secret,
Je sais la voie qu'il faut suivre
Pour combler l'homme imparfait.

Il faut parler par énigme si l'on veut se faire entendre.
Seule oreille bienveillante sait entendre vérité.
« Renoncement » est la langue qui doit être maîtrisée
Par le malade, le solitaire, celui qui veut entreprendre
Le chemin vertueux et trouble vers les grandes félicités.

Les grandes félicités ne sont pas égoïstes.
Celui qui les fait partager est artiste.
Celui qui les assène n'en sait rien :
En témoignent l'Église et ses "Saints".

Crachons un peu. Leçon numéro un :
Il faut savoir cracher. Cracher bien.
Aimons nos pères, aimons nos mères, aimons nos maîtres
Et crachons sur les tombes de ceux qui nous engendrent.
« Je t'aime, je t'admire, mais je ne saurais être
Simplement ton double. Moi, je veux entreprendre. »

Nul ne peut mettre l'accent partout,
C'est la loi numéro deux.
Ce que l'on dit par dessous
Ne peut pas sauter aux yeux.

Il faut un lecteur attentif,
Il faut un lecteur aimant
Pour partager l'abrasif
Qui est la force du dément.
Ce dément, ce possédé, en mal de beugler au monde
Ses quatre grandes vérités : la mort comme la vie sont fécondes !

Je ne suis pas éternel.
Parlons le renoncement.

Pourtant, que la vie est belle !
Je veux en jouir absolument !

Il faut l'Astre au printemps et la Terre en automne
Car il faut vivre enfin au rythme des saisons
Si l'on veut de la vie affiner la notion.
Il faut que tout ce monde, notre corps, nous étonne :
Tout doit être nouveau !
Tout est enthousiasmant !
Il faut être un enfant
Qui quitte le berceau.

Croit-on que l'homme aime naître ?
Croit-on qu'il aime mourir ?
Je ne crois pas qu'il aime paître,
Je sais qu'il aime découvrir.

Brillez avec le soleil,
Refléchissez avec la lune.
Partout, recherchez l'éveil :
La flamme et l'eau ne sont qu'une.

Le meilleur homme est celui qui connaît l'humanité.
Le pire des hommes est celui qui se refuse à l'admettre.
Elle est sous tes yeux, trop proche, trouble, enfumée.
Qu'es-tu ? Sur Terre, nous n'avons pas de maître.

Nous devons être Dieu ! Est-il un dieu à notre image ?
Serait-il roi du firmament, buisson de feu ou vieux sage ?
Faut-il être réceptacle à nos congénères faillibles ?
Faut-il être vase, être lance ? Faut-il vraiment être invincible ?

Concluons un peu trop tôt
Mais faut-il trois ? Faut-il quatre ?
Faut-il produits ou totaux ?
Il faut épice acariâtre,
Alternativement,
Et surtout naïvement.

Il faut écouter les saisons
Mais il faut par dessus tout tourner ses yeux vers l'intérieur.
Il faut écouter ses poumons
Qui battent au rythme du cour.

En trois vers, la vérité.
En trois vers, l'humanité :
Impossible de frapper sans s'être avant défendu,
Impossible de crier sans s'être auparavant tu.
Demeurons naïfs : renaissons.
C'en est fini des conclusions.

 

La Maïeutique

À la mère porteuse, à l'œuf juste éclos,
Aux naïades brumeuses jalousées des anges,
À la larve de mouche implantée sous la peau,
À ces adolescentes aux fragrances d'orange -

Suprême présomption ! - J'aime à m'imaginer
Diaphane effleurement des paumes enfantines
Au jardin pétulant des rouges balsamines
Dont les fleurs éclatantes propulsent leur beauté.

Une caresse à peine et la vertu s'emporte ;
Innocente et féconde et sitôt vive, morte,
La fleur impatiente explose et resplendit

Et sème au gré des vents sa brillante semence ;
L'insolente merveille croît et s'épanouit :
La nature enthousiaste a vertu d'impatience !
À l'étang et au vin.

 

L'Ombre

« Quelle est cette ombre grande au dessus de nos têtes ? »
Murmure l'enfant ivre au vieillard bien saoul.

« C'est là le grandissant appétit de la Bête,
La bouche caverneuse des mondes du dessous,
Et dans la profondeur insondable des nuits
Elle se fait insistante à la cajolerie
Et flatte de poison nos gosiers assoiffés
Pour mieux nous embrasser dans l'abomination ! »

« Tu n'es qu'un vieil ivrogne idiot et médisant »
Peut objecter du fond de l'ivresse l'enfant.
« Pour moi c'est l'ombre des jubilations féroces
Auxquelles l'homme doit s'adonner coûte que coûte,
Et s'il faut pour rêver s'enivrer jusqu'à l'os,
J'engloutirai ma vie jusqu'à la dernière goutte ! »

 

Admirable

Boire à tes lèvres de cristal
Les eaux lumineuses du jour,
La noire humeur animale,
Les vérités sans détours :

Tel est mon pieux désir,
La tentation qui me hante,
Le reflet qui m'épouvante
Dans les glaces où je me mire.

Ta voix pointilleuse, oracle,
Est mon poison, ma débâcle ;

Tes tirades sentencieuses
N'appellent que mon silence,
Et tes envolées grâcieuses,
Mes profondes révérences.

 

Ironie

Joue de ta faux macabre, amie puissante et rude.
Ton humour improbable est au bout du chemin :
La bouche inexpliquée des antiques Bermudes
Se languit de mon sang comme je rêve au sien.

Mais pour l'heure encore, déesse aux gueules noires,
Laisse-moi jouir un temps des sublimes espoirs
Que seuls yeux de mortels savent éveiller -
Oh ! charmantes mortelles à l'œil vif et sucré

Qui bientôt ne seront que carcasses friables,
Je lis dans les plus courbes de vos appendices
Les portes généreuses de passions véritables
Et les trésors précieux d'un siècle de délices !

Mais que restera-t-il après les pluies de sang,
Après les flammes noires, les profonds océans ?
De vous, joies éphémères, je vois déjà la fin,
Mais de toi, mon aimée, rien n'entrave le sein.

 

Julie, gaiement

Ruons nous sur la vie sitôt sa première heure
Et dévorons ensemble avant le point du jour
Sa chair qui sous la dent se désagrère et meurt
Et jetons vers le ciel, et son sang de velours,

Palpitant sous la langue, et ses os dénudés
Dont la moelle s'écoule, et son foie déchiré
Dont l'humeur nous saoûle, et mordons à son âme
Pour y rester clampés telle une tique infâme.

Absorbons ce présent, car il n'est rien de pur
Qu'il ne faille mériter. Bientôt viendra l'ivresse,
Et tandis que l'essence coulera, son goût sur,

Notre ventre trop plein pliant sous la paresse,
Relâcheront tous deux l'emprise de nos mâchoires.
Jue ! Ligament de mes os ! Ne me laisse pas choir !

 

Ma vie est un délice

Ma vie est un délice
D'ambre et de caramel,
Bue à même le calice,
Capiteux hydromel
Doré et pétillant
Dont, seule, je me grise
Tant il est succulent,
Atteignant même parfois
De par son entremise
Un bien curieux émoi
Qui ne dure qu'une seconde,
Culmine, et s'évapore,
Me libère et féconde
Mon âme d'une graine d'or.

 

Ce qui vient après

Et je sais - Oh ! Je sais ! - ce qui vient après.
Après peines et douleurs et silences et regrets :
C'est la Mort !
Et son rouge et brûlant cortège de misères,
Et la honte des proches que rien ne fait taire,
Sauf la Mort !
Et la larme incongrue, le pleur phosphorescent
Des joyeux hypocrites qui se gaussent en dedans
De la Mort !
Mais à celui pour qui plus aucun heurt n'importe,
Ni les pleurs, ni les rires, à la lueur des portes
De la Mort,
Tout est beau ! Même le rictus hideux et jaloux, irréel,
Et la cupidité, et la bleue convoitise,
Et celle dont la robe est la noire hantise
De tout âme qui vit. Pour lui, la Mort est belle !

 

Ode à l'esthétisme

Est-ce une mauvaise idée de mêler les plaisirs,
De marier femmes et fées,
Et de les faire s'étendre sans pourtant dormir,
Pour avec elles coucher ?

Est-ce un péché sans tact
De bénir l'indécis et de choisir sa voie,
Son chemin inexact,
Pour s'enduire amèrement d'esthétisme sans au-delà ?

Est-il donc condamnable de maudire le construit
Pour lui préférer, ivre,
Les mets condescendants, les délices assouvis,
Et le plaisir de vivre ?

 

Fin du monde

Serrons-nous un instant, et rêvons, assis là,
Parmi les détritus et les choses informes,
Dans les profondeurs noires aux humides parois,
A un monde essuyé de la trace de l'homme.

Le béton lézardé des ruines immenses,
Le Panthéon crevé parcouru de lumière,
Demeures et monuments sous le joug du silence
Et partout herbes folles, pissenlits et lierre.

Dans la vaste avenue souffle un vent furieux
Qui pousse au gré des branches ses hululements.
Aux peuples sans drapeau, son couplet merveilleux
Est le plus beau des hymnes et le plus beau des chants.

Mes rêves sont ainsi du fond de ma moiteur :
Peu de flammes bruyantes en leur sein n'ont de place,
Un calme souverain règne sur la surface,
Et à l'humanité ils ne font pas honneur.

 

Vers l'Irlande

Je m'en irai, sali, les pieds dans la lavande,
Humant l'odeur du sel sur mes mains écorchées ;
Poussé par le mistral, aspiré par la lande,
Comme un indésirable rejeton des marées.

Et dans les vastes plaines et sur les hauts plateaux
J'entendrai dans le vent les couplets du ressac
Et l'écume, les mouettes, et les coraux en vrac,
Je les délaisserai pour un plus grand manteau
Qui sera fait d'argile, d'herbe et de rocaille.

Car il n'est pas, je crois, de demeure qui vaille,
A l'homme épanoui ou l'enfant effrené
Une douceâtre et calme étendue de verdure
Dont les grands vents du large ne savent pas l'accès,
Et qui, baisant la brise, éternelle, perdure.

 

Promesses d'un monde meilleur

Odalisques géantes aux mamelles blanches
Et rondes, comme les hanches
De la lune même.

Flaconnets, carafons à l'ivresse unique,
Monceaux d'épices impudiques
Que la lune sème.

Promesses d'un monde meilleur
Aux parfums inattendus,
Je humerai vos senteurs,
J'engloutirai vos vertus,
Et la lune elle-même.

Avant que le jour ne se lève,
Vous serez tous en mon ventre.
Je me ferai votre élève,
Et de l'univers, le centre.

 

Memento…

J'évolue sur la crête liant les cimes d'argent,
Dont les caves secrètes aux courants d'air glaciaux
Offrent au voyageur, au couard, au pourceau,
La retraite idéale - hors du monde et du temps.

Les grottes sinueuses enfoncées dans la roche
Grouillent, dans un silence effrayant et venteux,
De membres, de visages, de pieds et de caboches,
Figés dix mille ans par un gel ignominieux.

Ils y sont entrés las, de même, je m'épuise ;
Le givre doucement sur leurs bras a grimpé ;
Mais ont-ils, comme moi, dans le chant de la bise,
Entendu les paroles d'un être un jour aimé ?

Ont-ils tous murmuré, quand se scellait leur sort,
Un « toi dont les baisers font oublier » ?

 

Matins d'Avril

Tu n'es plus là, pourtant,
Je revois comme en rêve tes poignets cassés,
Tes yeux intelligents et tes ongles trop longs,
Ton sourire imbécile quand, les matins d'été,
L'on te trouvait vautrée sur le sofa ;
Et puis le son
De tes griffes cliquetant à chacun de tes pas ;
Tu n'es plus là pourtant, belle animale ;
Tu n'es plus là, pourtant - tu vis encore.
À Avril.

 

Remugle

Opacité laiteuse des journées parisiennes
Et la rumeur douce d'une civilisation
A l'orée de laquelle, n'existant qu'à peine,
Croît un calme enfumé doux et nauséabond.

Mon repaire est un nid de poussières antiques
Où vieilles pages jaunes et verres s'amoncellent
Et d'où monte un parfum de vétustes ficelles
Et poses surannées d'ancien catholique.

Il n'est rien de prompt qui ici s'épanouisse
Car ainsi qu'un étron, tout trop lentement glisse
Et l'ancienne ferveur dont mes sonnets s'affublent

S'éteint dans la poussière infinie que je brasse.
Et quand monte des cendres l'infâme remugle
Je vois l'antiquité qui sous mes yeux s'efface.

 

Baisers

Pardonnez ma diction de cadavre ambulant,
Vous que de noirs fardeaux parent avec allégresse ;
Mes mâchoires crispées s'agitent pesamment
A déballer ces mots emplis de maladresse.

Mais du creux de la tombe où vous m'avez reclu,
Dans l'enfer vague et sombre de vermines inconnues,
Mes chants, plus clairs encore que ceux du rossignol,
Ne sauraient parvenir à prendre leur envol.

Je n'ai donc ni louanges ni bénédictions
A décerner céant aux anges et démons :
Je n'ai que des cris caves et ma bave abondante,

Mes yeux révulsés, mes mains incontrôlables
Et mes dents consacrées aux baisers véritables :
Ces fleurs carmines et souples au fond des chairs brûlantes.

 

Laissez-moi rêvasser

Laissez-moi rêvasser,
La tête entre vos cuisses
À des mondes meilleurs,
Au soleil effaré,
Aux infinis délices
Qui forgent le bonheur.

Laissez-moi rêvasser,
À l'ombre de vos hanches,
Aux senteurs inhalées,
Et aux humeurs blanches.

Laissez-moi vous couvrir les formes de salive,
Têter à vos seins durs le musc qui m'ennivre,
Et brâmer, impuissant, comme un âne qu'on bât :
« Ô, ma muse écarlate aux lèvres de grenat,
Il n'est pas d'amour plus insensé que le mien !
Tu sèmes dans ma vie tes merveilles sans écrin,
Et les cris effrayés que tes nuits me font rendre
Ne laissent sur nos traces qu'un filet de cendres. »

 

La Tangente

J'ai fait ma profession de chemins de traverse
Et prendre la tangente est ma spécialité.
Entre deux avenues, le silence me berce ;
De ce salaire, prisons le goût particulier.

Au loin des autoroutes, des larges corridors,
Le vagabond jouit d'un plaisir plus fort :
C'est la joie d'être seul, mais c'est, bien au-delà,
L'ivresse de savoir le prix de chaque pas.

Car il faut qu'ils soient rares, ses prédécesseurs.
Il faut qu'ils aient cherché l'isolement, la bulle,
Il faut qu'ils aient prisé, ces grands explorateurs,
Le point de vue nouveau, l'angle mort, le recul.

Ainsi sont ces chemins que mon cœur affectionne :
Ces silences où les cris de plaisir résonnent.

 

Dernières chansons

Une dernière chanson pour l'énorme Bacchus !
Qu'il quitte, nœud au ventre, ses hôtes éveillées ;
Qu'il éclipse le jour et relève les muses
Dont le front opalin dans la nuit a sué !

Une chanson pour Pan, maître aux jambes velues :
Que des bois fantasmés où l'ombre te reclue
Mes prières te parviennent - ainsi qu'à ces myriades :
Nymphes, fées et dryades, aux parfums anathèmes.

Une pour Dionysos, Saint Patron du poète,
Plus riche qu'à quiconque jamais je ne souhaite,
Mais une chanson brève - le temps nous est compté :

Tapie comme le serpent, ouverte comme la rose,
Celle dont le baiser de tous les maux repose
Attend patiemment qu'il se soit écoulé.

 

 

À l'ombre, il y fait frais,
Dans cette ombre puante où s'amasse la honte,
Dans l'ombre de l'excès,
D'où des cris terrifiants quelquefois nous remontent.

On dit, les yeux baissés, sur le ton du murmure,
Que dans le gouffre vaste où s'enfonce la nuit
On jette au crépuscule tout ce qui ne se dit :
Que la honte est un crime et qu'à l'aube on l'emmure,

Et l'on va, bienheureux, dans le jour éclairé,
Assaini de ce poids sale sur nos épaules,
Libérés de nos crimes à grand peine oubliés
Qu'on cache sous les masques des plus nobles rôles.

Mais - car il y a un « mais » -
Le mur abandonné a faillible ciment,
La faille, chacun la connaît,
Et ce trou minuscule finira béant.

Alors s'étalera la honte,
Noire, verte, violette et rouge,
Vivante, comme la marée monte,
Mouvante, comme le sable où l'on bouge,

Et le monde en ce jour se couvrira d'un bain,
Et l'on s'enivrera du soir jusqu'au matin
De ce que nos amants honteux nous dissimulent,
De ces histoires basses qui dans l'ombre pullulent,

Et quand viendra l'aurore après l'apocalypse,
Et qu'on ira, le corps engourdi, s'écrouler,
Comme revient le jour à l'issue d'une éclipse,
Je te fiche mon billet qu'on voudra oublier !

 

 

Je hais :

 

Ulysse, ligoté

Ulysse, ligoté, doit connaître, en haute mer
Un tourment bien semblable à l'ivresse du vin
Qui pour chaque goulée engorgée désaltère
Et reporte la soif sur des ébats marins.

Sa torture est semblable aux fièvres du haschich,
L'agrégat des idées disparates, contraires,
Forme un mur élevé sans prises ni repaires
Où l'imagination se complait de fétiches.

Son mal imaginaire aux relents opiacés
Dévoile à son esprit tout ce que l'oil rate
Et l'inenvisageable soudain dévoilé
N'est que le lait suave de l'Ogresse Hécate.

Ulysse ligoté au mât de son navire
Connaît bien le tourment qui s'approprie mes sens
La brume qui l'aveugle est celle qui l'attire
Et lui offre refuge unique dans sa panse.

Tantale aux pieds dans l'eau est moins mal loti
Car si son ventre vide se trouvait empli,
Il n'en serait pas moins esclave des enfers,
Au contraire d'Ulysse, qui vit et persévère.

Le caléidoscope hypnotique du choix,
Le tourbillon gracieux de ces mamelles pleines…
Ne faut-il pas s'offrir en festin aux sirènes ?
La vie est-elle d'être ligoté au mât ?

J'aimerais mieux servir de repas aux harpies,
Les tripes déballées sur un rocher marin,
Que de mener ma barque, le regard au loin,
En feignant ignorer les présents de la vie.

Et quand je pourrirai dans l'araignée violette
L'âme embourbée de joie, bouffé par la vermine,
Je réincarnerai en mon amante muette
L'urgence passionnée de la psilocybine.
Premier poème de ma vingt-quatrième année.
Je l'aime beaucoup.

 

La Lionne d'Or

Capitaine trois jours de la Lionne Dorée,
Je lui appartiens plus que je ne la dirige,
Et si soufflent ce soir les puissants alizés
Et que dans nos deux rêves un royaume s'érige,
Je me leurre à penser qu'un rêve fait de deux
Convienne à marier Lionne d'Or et son roy,
Et qu'il pousse sur nous ces vents avantageux
Dans les refrains desquels un monde se déploie.

Il n'est en un royaume un seul souverain,
Et si je veux régner, je lui dois baiser main :
Ou je serai vassal et règnerai petit,
Ou je ferai l'épouse dans la soumission,
Mais si jamais je veux le monarque en ami
Je dois bien l'admettre : la Lionne d'Or est Lion.

 

Les Joies amères

I

A l'aube, à l'aube du jour, marine,
Le gros astre s'agite au loin.
Par delà l'horizon s'anime
La saveur des premiers festins.

La boule encore rousse palpitte,
Les cieux s'éclaircissent très vite,
Le jour se lève dans la douceur :
Joie douce ressemble au bonheur.

Les premières lueurs, sucrées,
Jouissent d'un goût sans équivoque.

L'homme à ces joies amarré,
Sans le savoir, n'est que loque :
La joie sucrée est trop tendre
Pour qui sait bien la comprendre.


II

Midi, déjà. Qu'il brille haut, ce soleil !
Ses rayons ne sont que pure merveille.
Face à sa splendeur uniforme,
Les douceurs d'antan sont bien mornes.

L'empereur unique du grand ciel,
Le maître incontesté, le dieu parfait,
Nous offre la vue, la guerre et le sel,
L'enthousiasme, la joie et tous bienfaits !

Mais sur nos plaies ouvertes son sel brûle,
Sa perfection éprouvée nous accule.

L'homme imparfait veut ressembler au dieu.
L'astre, là haut, des pauvres se moque :
« Qu'ils sont idiots, ces peuples pieux !
L'homme qui se veut soleil n'est que loque. »


III

Certains, l'entendant, y survivent,
Mais pour la multitude il n'est qu'un puissant rire :
« S'ils le savent, qu'ils m'écoutent, ces peuples que j'avive :
Vous ne pourrez jamais dominer mon empire ! »

Entends-moi, mon ami, « mon semblable, - mon frère »
Toi et moi, nous allons, in-finis, pauvres hères.
Ne te lamente pas du vide qui t'accable :
Etre vide, c'est apprendre, c'est se rendre capable,

Capable d'éponger tout le savoir du monde,
Capable d'obliger les flammes à luire,
Capable d'orienter la vie qui nous innonde
A mépriser le Ciel, à railler son empire !

Savoir jouir d'avoir à ravaler sa glaire,
Voilà le premier pas vers les joies amères.

 

 

Estimons nous heureux que je ne sois une vitrine
Et qu'il faille prudence pour palper mes entrailles
Car si vous pouviez voir mon cœur en ma poitrine
Vous diriez, j'en ai peur, quelque semblant de « Aïe,

Celui-ci, de longtemps, est, je le crains, gâté. »
D'un geste l'arrachant vous le fouleriez,
Me tourneriez le dos, et, sans autre chagrin,
Vous disparaîtriez dans le vaste lointain.

Il me faudrait alors piocher dans une poubelle
Un cœur rafistolé à placer sous mes os,
Et, espérant qu'il tienne dans cette citadelle,

Agir comme s'il était bienvenu sous ma peau.
Tandis que sans le mien, je ne veux qu'une chose :
Agir en monstre froid, marin, que rien n'expose.

 

Belles et butées

Frottez ces mains filiformes, amies,
Vous sur le seuil de l'homme et de l'éternité :
Vos œufs combleront nos chairs moisies
Un pied dans la lave, un dans la Voie Lactée.

Belzébuth, Charon, roi des mille serrures,
Tu revêts pour nos yeux d'étranges apparences
Et quand je rêve au jour où je serai pâture,
Je ne crois pas longtemps m'attarder dans ta panse.

Ô toi, seigneur morbide,
Toi, vaste chrysalide,
Tes yeux rouges, ta trompe et ses bruits de succion
Sonnent à mes oreilles comme des chants d'amour,
L'infatigable passion,
L'aube d'un nouveau jour.

 

Conclusion

Car il faudra les voir, l'hyène et le vautour,
Conclure nos espoirs ;
Et, nuée étonnante qui dévore et laboure
La Terre sanguinolante et les cieux calcinés,
Fondre sur nous, mon fils,
Et dans nos yeux piocher maigres vertus et vices
De géants qu'ils feront leur festin.

Il n'y aura plus alors ni de jour ni de nuit,
Ni de cieux où courrent, pâles et infinies,
Les nuances du soir ;
Ainsi qu'il n'y aura plus ni ombre ni lumière
Ni sur l'écorce sombre les reflets amers :
Il n'y aura rien à voir.

L'hyène et le vautour, ces êtres sans finesse,
Ne se délecteront pas de nos yeux.
Ils iront, la bouche pleine et le cœur joyeux
Engloutir la praline avec l'emballage,
Et dévorer le Monde, et conclure les âges,
Trop tôt, sans doute !
Bonne année 2007 !

 

Boues

I

Il n'est de beau diamant que montré sur étron
Car si pur signifie « iridescent et pâle,
Lavé de toute trace ainsi que le cristal »,
Gardez vos doux joyaux et rubis inféconds.

L'ange, oui, l'ange blanc, et l'âme et le béryl
Et la Jerusalem aux portes de topaze
Sont des rêves mesquins, cruels et stériles
Car tout ce qui bourgeonne bourgeonne de la vase.

Je ne suis qu'assemblage insensé de finesse,
Et la diversité enfante ma richesse.

Aussi sûr que le grand Dieu de miséricorde
Et ses vastes projets de blanche rédemption
Ont moins semé la vie qu'ils n'ont fait la discorde,
Je vois fertilité dans la putréfaction !


II

Je veux boire un bourbon dans les marais amers,
Déglutir, glouton, dans les sombres bayous,
M'enivrer du parfum humide des tourbières
Et laisser leur eau sombre grimper à mes genoux.

Je veux me reconnaître dans l'odeur de la terre,
Noble et putréfiée, primitive et dernière,
Chasser le référent détestable du pur,
Et ne voir d'absolu que dans la vase obscure.

Car il n'est dans ce monde rien de plus merveilleux
Qu'une gorge profonde, un gouffre caverneux
Glouton, vorace, démon salasse,

Dans le ventre duquel tout naît et se détruit
Et revient à nouveau voir le jour, et trépasse
Et tourne, et danse, et meurt, jusque dans l'infini,
Renaissant des marais où tous morts s'entassent.

 

La Chair du souvenir

Longtemps j'ai cru dompter cette amante indomptable,
En exerçant mes yeux à demeurer naïfs.
Hélas ! Je découvre un calme imperturbable
Au lieu de chaque émoi qui dût être plus vif !

Encore, l'apparition de l'obstacle suprême,
Surtout loin des gradins, des places, des arènes,
Bat le fouet qui ravive et l'oil et la narine -
Tout n'est plus que rubis, jaspe, aigue-marine,

Comme avant, autrefois, dans l'enfance brillante,
Ce temps que le poète rêve à reconquérir,
De sucre, de couleurs et de soirs où l'on chante,
Comme ce qu'on regrette : la chair du souvenir.

 

L'amant

Quand au fond de la nuit,
Contre toi je viendrai,
Amoureux impoli,
Sans doute, je t'effraierai.

Glisser contre ta peau,
Aussi souple que l'eau,
Et faire bouillir ton sang
En un crescendo lent.

Et je te donnerai
Mille et mille baisers,
Chaque nuit je reviendrai
Dans ton lit t'embrasser.

Ton cour ne s'échauffera
Pour nul autre que moi
Et mes caresses ardentes te
Rendront dépendante.

Acides attouchements
Et mille douceurs nocturnes
Au cour de tes tourments
Te rendront taciturne.

Ta sombre chevelure
Masquera ton visage,
Si doux, si noble et pur,
Oh mon Dieu ! Quel dommage !

Mais j'en devinerai
Chaque pli, chaque recoin,
Tu as les yeux de jais,
Je vois grâce à mes mains.

Sous les yeux de la lune,
Je t'aimerai, ma brune,
Ta douce peau lumineuse,
Mais te rendrai-je heureuse ?

Et au fond de la nuit,
Là, je repartirai,
Plus amant impoli
Qu'un amoureux parfait.

 

L'Ogresse qui sent la muse

Ogresses délicates aux yeux énucléés
Déesses polymorphes aux langues de velours,
Je sais sous vos atours
Une caverne double, un ventre divisé
Que je veux tour à tour clore et visiter.

Dans l'ombre suave de vos reins,
Dans vos courbes, énormes seins,
Dans vos gueules insatiables et vos bouches pulpeuses
Dans le gouffre sans fond de votre panse creuse
Un mal étrange se sécrète.

Hécate la chienne et Cybèle la lionne,
La femme, la bête,
Sait seule apprivoiser le versifieur aphone
Et comme par jeu, toujours elle se prête
Aux rôles surannés que l'idiot lui donne.

C'est une pièce vieille, usée, sans gloire antique,
Sans même la grandeur d'une tragédie,
C'est un jeu qui sans fin se répète, cyclique,
Depuis l'aube des mots jusqu'au bout de la nuit :

Le poète, au matin, rend gloire aux Muses,
Mais à midi déjà le soleil se couche
Et le voilà pleurant, lui que les riens touchent,
Et l'Ogresse, dans l'ombre, qui s'en amuse.

 

Tout ce que je sais

Je sais toute l'horreur et toute l'infamie
Qui poussent patiemment leurs ténèbres transies
Sur un monde de glace,
Et je sais l'amertume et toute déraison
Dont l'amoureux parfume ses plis nauséabonds
Quand il perd sa place.

Je sais les flammes sourdes et leurs cris de vampires
Qui du soir au matin étendent leur empire
Quand on n'est plus le seul.
Je sais les océans de limons infertiles
Et les serpents visqueux, et les reflux de bile
Qui vous montent à la gueule.

Je connais la torture de voir un corps parfait
Vous ôter son odeur et barrer ses accès
A vos lèvres, vos mains ;
Je sais le cauchemar de l'imaginaire
Qui la nuit reconquiert cette joie éphémère.
Ca, je le sais trop bien !

Aussi sûr que je vis et que je vais mourir,
Je sais dans ces tortures un abîme sans fond
Où l'on broie les ordures et comprime les rires
En un art nouveau qui mèle les passions.

Car il faut être dupe, ou peut-être dément,
Pour croire la douleur summum du néfaste :
Je sais que le bonheur le plus grand, le plus faste,
Est de crier au monde : « Voyez ! Je suis vivant ! »

Cette vie souveraine dont la douleur est preuve,
A son âcre fontaine, chaque jour je m'abreuve.

Et si vous frémissez, l'amertume à la bouche,
Laissez-vous enivrer par ses vapeurs affreuses ;
La joie la plus complète se sait la plus farouche.
Sachez-le, croyez-le : la vie est une gueuse !

 

Le monde souterrain

Perpétuellement, dans un long gargouillis,
Coule sous nos pieds une eau sombre et croupie.
Rats, mouches, cafards, tous viennent y prospérer
Dans ces égouts putrides que l'homme a oubliés.

Même des monstres y vivent, rejetés et bannis,
Hommes puant la vase dans laquelle ils progressent.
Dans ces cavernes noires, tristes et infinies,
La vie ne prend de sens que le jour où elle cesse.

Ni le jour ni la nuit n'y rythment les saisons,
Il n'y a pas de routine dans l'abomination.
Seule la fatalité prend une mortelle cadence
Dans ce monde sinistre qui engourdit les sens.

Les vers n'y riment pas, ils y rampent et dévorent
Le monde qui les entoure d'un féroce appétit,
Lieu une fois visité dont jamais on ne ressort
Sauf quand, mon Dieu ! enfin, le poème est fini.

 

Unwise

Looking inwards until you see
Nothingness,

The terrifying hollow,
The necessary gallows,
The truth that may not be spoken :
The clueless nature of man.

This is what I've to offer,
A gift with no receiver,
An inconsiderate and faithful
Portrait of the human soul.

For we bask in hypocrisy,
Joyful among the ruins,
Children playing with matches
While soaked in gasoline.

And how could it be otherwise ?

 

Lefteous

Surprise me, surprise me,
Throw me down, astonished
Before I recognize in thee
That seeds of beauty have flourished.

Thou shall be unexpected,
Unpredictable and gifted ;
True beauty does not satisfy
The scornful, the hungry eye.

Hence, the perfection seekers
Know nothing of beauty's kiss
And the diamond eaters
From a distance aim and miss.

Oh, most precious oil stain,
Black as the void and slippy,
Your rainbows shine in vain,
Your magnificence is free !

Beloved, unwanted, unknown priestess,
Thing I do not understand,
I shall bow where righteous stand :
In front of thy ugliness !

 

Sons of Hate

We drive on the collapsing highway
Foreseen by our elders as monumental ;
We scatter, we wander, we criticize, we stall,
We dare not dream of skies un-greyed.

A sacrificed generation
Towards an uncertain future walks,
And with a prude, unholy voice,
Witnesses the fall of nations.

Cynicism is our weapon,
Hopelessness is our home,
Rage is our only purpose,
And disgust is our backbone.

We do not deserve a blank slate,
Able only to paint in black ;
Children of love birthed sons of hate,
Who do not want to leave a mark.

 

On the skyline

The night's rainy on the skyline,
And motors' roars crawl on the road.
Bright razor-sharp car lights shine.
All warmth has gone : the night's ice cold.

Misty windshields blind tired eyes,
A deafening hail falls. Sometimes,
In wind and rain, and night and hail,
Some unexperimented drivers fail.

May the hellish highway swallow
The fallen souls. Pity their fate !
Star-like snowflakes begin to show ;

Those deaths none shall commemorate.
On the skyline, by devils owned,
Nothing can stop the traffic's moan.

 

Huge

Oh, forms of uncanny width,
Blunders or mere awkwardness,
Beholding, strong as a fist
(Sweet as a wife nonetheless),

All sacred things of the night,
Alchemy's powerful dyes,
Fragments of sunrays, even,
Or shall we say : the full spectrum ;

Gigantic stones, or portals,
Cast in rare materials,
Let me long peer into you,

Let me remember deeds I've done,
And expect joys yet to come ;
Raving, craving, dreaming : that, I do.

 

Stuck

I used to die in a brothel.
It was my bliss, my very sin,
When, late at night, in this hotel,
I filled my blood with Heroïn.

While the poison ran through my arm
I took the needle out my vein,
Never ever knowing harm,
Never ever knowing pain.

It came to me all enlightened,
And I was neither frightened
Nor excited, but in peace,
Swallowed by this white abyss.

And for it was not the whore,
Guess on what I stuck my eyes :
The One Keyhole of Paradise !
Which I will leave nevermore.

There I stand, now, stuck between
The kingdom of God and a prost.
In my head my soul got frost
During the night of Haloween.

 

The storm

Striking my fragile head with your vigorous fist,
Dipping in my entrails an iridescent blade,
Boiling my blood and lymph through that infernal mist,
You have, I must confess, more than announced, shred.

And now, breathing the dusty air
Condensed in the hot summer rain,
The tip of the tongue sharp again,
Gazing away, unaware,

I bathe in the delectation
Of my senses put in motion ;
I rest in the lewd museum
My dreamy thoughts have now become.

For the skies have been split in two,
Darkness and void crawl towards me ;
The storm expels its lightning, blue,
Deafening, sweet, huge and deadly.

Time has come to murder the soul.
Face in the gutter, mouth open,
Pull out the knives and drop the gun :
Only remains a final brawl !

 

Revolutions

Again, after the Earth has gone around
The sun and bowed like a lady twice,
My tongue can taste, my ears capt sound,
My skin craves anew for ice.

Envy has now turned to need,
I can't help but look for signs,
For that finger down my spine,
That thrilling appetite, indeed.

And dreams of hunger, even more,
Urge me now to grasp and bite,
To feel new tastes and new odours,
To wake in a potent shape,
To renew the oldest rite,
And shake my hips like an ape !

 

Poor Charlotte

You, dirty little rat,
Despicable and vain,
That miserable brat
Will never see again !

Neither shall you
Smell or hear
Your little dear,
Impetuous !

From dusk till dawn
And dawn till dusk,
Crave, oh, crave,
My beloved ;

Lie with me, so strong and brave
Fulfilled by vigorous scents,
Dimmer, deeper, than incense
In the pleasures of the grave !

 

 

Where can you be, now that a winter has passed ?
You always chose the hardest ways.
I remember sunny days,
When your smile was not ashamed
By some ill temper, nor any sorrow -
Yet it was hard to borrow.
Might you have wanted to be tamed ?

We could be kidding about killing on a shrine
Still, ripping your heart never made it mine,
And tactless love didn't seem to work,
Nor did threatening either.
My aim was surely not to hurt :
I thought you were not worth better.

As I fled away to some town,
You chose Edinburgh on your own.
By chance we picked the same country,
Not meeting, though. Lucky were we,
And as I drowned in scotch whiskies,
You were lonesome with horses.

And one day it was enough.
And we never talked again.
You might think I was too rough,
But I thouht you were vain.
Then came the day. Finally, I felt tough -
You already had cut your vein.

And now I have nowhere to flee,
And now you cannot answer me,
You might not be worth numbness,
But for sure you weren't worthless.
My last comfort comes from whiskies,
But dull whiskies don't ride horses.

 

Three Days

These were three days back in the womb ;
Seventy-two hours asleep.
More than asleep, indeed : near dead,
Dip in a somniferous haze.
Dead and dreaming, somehow ;
At least not yet really alive.

Those dreams I had were innocent,
Still not those would have had a newborn.
The kingdom of the organic invaded my reveries.
Flesh had showed up overwhelming, and all I could focus on,
Although flesh in this misty space was nearly perfect in essence :
Never have I drunk such a wine close to the taste of this liquor,
And never have I laid tongue on any feast comparable -
Neither have I ever known fear like I then discovered fear could be.

Oh ! Ecstasy of Morphine !
Thou shall steal all flavour to life,
And spit your preys dry and empty,
So that they can be filled again !

Oh ! Ecstasy of Morphine !
Lift me up again and split my sky open !
Show me everything under your power and take me there,
For your Reign is Divine, though free will is the price.

 

June

June, June,
Along a trench on Mars.
Pink clouds in a pink sky.
Scars glowing in the dim red light of the polar sun.
Wounded bodies, lying, inanimate
And corpses torn in two.
Cadaverous, sick, disabled beings.
Troubled minds, vomit, feces and so forth,
All melting in the air,
All spread out of themselves as in a red oven,
Bursting vaporized blood as a cloudy blossom,
And turning black at last as in a thousand suns.
June, June,
Over an ended world.
Pink clouds in a pink sky,
Et le soleil couchant sur l'horizon lointain.

 

Towards Africa

I left my home and family
But nothing good came out of it.
I sold what I had, happily,
To see the bottom of the pit.

I lost myself in the jungle,
Feet in the mud, head in the night,
Towards drowsiness I stumbled,
My heavy body feeling light.

By the desert I got drawned,
As can only odd lovers.
There I longed to see dawn,
My brains craving for answers.

The sun came up all bloodstained,
Bringing massacres, horrors,
Making the passions I'd restrained
Suddenly burst in the slaughters.

Now, long enough have I crawled
Into the midst of her darkness ;
I want to live, before I'm old,
This life that sure ain't no caress.

In the abysses of her eyes,
In the memory of her hands,
I will be one who sacrifies
The unique true love in the end.

I left my soul in her closet,
But nothing good came out of it.
Soulless body, bitter asset,
Grants joys beyond infinity.

 

Sour Lady

Oh gentle mistress, you shine as a razor,
And I cannot believe this is not a treasure
That you are hiding within the face I know.
Beneath your pretty cloth, you act like an arrow.
You are to my senses as the liquor I pour :
Sweet to my body, and to my spirit, sour.
And if I may admit the grandor of your charm,
I don't appreciate its true way to disarm,
To rip off and devour what was to me a shell,
For I'm nude as a child, and you throw me to hell.

 

 

Someday I will tell you about what I have seen
From Guyana to Thaïland and in the polar zones,
From up there, with the clouds, to where we bury bones :
The ice, the frozen flesh, thousands of hearts, pumping.

I will tell you, someday, what I found in it all :
'Tis a strange and unknown amazement of the soul
Of which I may not speak for now,
For this amazement I have not yet unfold,
And for I am not sure mysteries shall be told.

Now, close your eyes and watch,
And a glimpse you may catch,
As of a lullaby coming out from inside,
Born in the deep and warm velvet of your bosom
Waiting only for spring to reveal a blossom.

And this is all I know.
The stars, and the shadow,
And, glowing in between,
In a blanket of snow,
Mysteries yet unseen.

 

 

Et une fois de plus je m'effondre et m'endors,
Inerte jusqu'au matin, et plus ivre que mort.
Ma foie, la vie, je crains, n'est pas toujours cirrhose
Qu'il ne faille l'abréger : il suffit d'une pause

Pour éponger l'alcool suintant de tous mes pores,
Tituber et vomir, et m'en vouloir encore
De n'être philosophe qu'en état d'ivresse,
Et le reste du temps, débile dans ma paresse.

Il ne me reste plus qu'à ramper vers mon lit
Pour y laisser enfin reposer ma carcasse.
Demain matin certes, j'aurai une belle cagasse,

Mais enfin que je sache, ça n'a rien d'un délit.
Laissez-moi reposer, moi que le jour fatigue.
Ah, merde, voilà l'aube, et je n'ai pas sommeil !

 

Dieux des villes

Une jeune Bosniaque est venue à moi :
"Mister, do you speak english ?"
Joli visage, joli corps, jolis airs épicés de manouche un peu sale,
elle tend sans méditer une carte postale : "I am from Bosnia."
je ne lis pas la suite ; sa mère l'a laissée en me voyant en proie,
Et la jolie Bosniaque fait la manche pour deux, en anglais à Paris.
Ne perdons pas de temps : je dis "non", désolé, et file la queue basse.
Puis viennent les regrets de choses impossibles :

Ah ! C'est qu'elle était jolie, la gitane pour deux !
J'aurais voulu m'y coller pour la prendre, m'enflammer et la prendre sans tarder,
céans, bouche, poitrine, et la prendre en photo, par la main, par derrière,
en anglais, en roumain, en Perse ou en Bosnie, moi criant en français et elle dans sa langue,
dans quelque trou puant où pissent les clochards ou bien au beau milieu de nos Champs Elysées.
Il n'est pas très fréquent que je laisse un regret,
Filtré de mon filet, s'établir à demeure,
Mais de toutes les forces de son poing d'acier,
La gitane pour deux règne sur mes ardeurs.

Pourtant quand je croisai ses yeux de mendiante,
Je ne vis en elle que victime,
Et quand je fus soufflé de ses lèvres brûlantes,
Subsistai là, seul, le Sublime,

Comme il ne subsistai de cette autre aux yeux verts,
Derrière ses mèches éparses d'un blond sale,
Qu'un visage brûlé aux rides de sphincter,
Où des taches plus sombres se mêlent aux plus pâles.

Elle s'asseyait là, en tailleurs,
Dans les couloirs du Mont Parnasse,
Et posant son regard ailleurs,
Elle attendait que la vie passe.

Lui aussi, qui a perdu langage,
Avec son gros ventre et son nez rubicond,
S'est fait, comme on se fait, sans but ni raison,
Le spectateur soucieux des âges.

Il faut voir en ces monstres des divinités
Et dans l'informe masse du fantôme urbain
L'abnégation faite chair, dont le front étoilé,
Explose et resplendit comme un astre s'éteint.

 

Déclaration d'amour à un messie

« Nous peuplerons le monde d'effigies de nous-mêmes,
Nous peuplerons le monde d'effigies de l'autre. »
Il n'est qu'une personne dont je sois l'apôtre,
Et des poupées de toi, j'en ai fait par centaines,
Et quand du firmament tomberont les étoiles
Et quand comme un seul homme elles lèveront l'oil,
Je suis prêt à parier que les cieux pâliront.
Je suis prêt à parier que des yeux jailliront
La volonté suprême à quoi tout obéit,
Qui peut par la pensée faire plier la matière
Et qui sur toute chose veille et la régit
Du centre de l'atome aux vastes univers ;
Et l'on pourra enfin reposer parmi vous,
Comme un petit bambin, la tête sur vos genoux.

 

Ivre mort

Viendra peut-être ce jour, où, tel un pénitent,
Je me retirerai du monde pour un an,
Somnolant tout le jour et soupirant au soir,
Me lamentant sans cesse de mes tristes déboires.

J'attendrai patiemment que l'appel de la tombe
Devienne mon obsession, et que mon corps souillé
Par mille drogues impossibles à cet appel succombe,
Me laissant dans ma fange, morne et abandonné,

Parasite agrippé aux beaux jours de mes nuits,
Lapant leurs dernières gouttes de joie inassouvie.
Là, je m'endormirai, ivre mort au matin,

Noyé dans les abysses d'un plaisir sans lendemain,
Où je marinerai d'une lente agonie,
Pour mourir épuisé, amorphe et assoupi.

 

Ivre mort

Viendra peut-être ce jour, où, tel un pénitent,
Je me retirerai du monde pour un an,
Somnolant tout le jour et soupirant au soir,
Assoiffé d'une eau fraîche que je ne puis boire.

J'attendrai patiemment que l'appel de la tombe
Devienne mon obsession, et que mon corps souillé
Par mille drogues impossibles à cet appel succombe.

Dans mon antre moisie, je me verrai passer,
Parasite agrippé aux beaux jours de mes nuits,
Lapant leurs dernières gouttes de joie inassouvie.

Là, je m'endormirai, ivre mort au matin,
Noyé dans les abysses d'un plaisir sans lendemain,
Où je marinerai d'une lente agonie,
Pour mourir épuisé, amorphe et assoupi.

 

Les Jubilations interdites

L'ombre des jubilations interdites
Plane sur mes cieux ce matin.
Là bas, les horizons flous s'effritent ;
Hier reste hier, pas demain.

Parmi les porcelaines et les glaces
Elle se fouette jusqu'au sang à coups de collier d'or,
Et plongeant ses doigts fins dans ses plaies dégueulasses
Dessine sur ses yeux ce que son âme arbore.

Ailleurs elle baigne entre les récifs acérés,
Se jouant des flux et des reflux rythmés ;
Sous les arcades elle bâille, alanguie,
Mais sous les rayons, muette, jouit.

Et combien d'autres caisses en pourrais-je déballer ?
Ici, couchée sur moi ; là, dans un terrain vague ;
Abritée sous un porche, le sourire trempé ;
Heure zéro, hanche saillante que j'alpague -

Ah ! L'infâme mémoire ! L'infâme créature !
Toujours ses mots s'effacent et l'emprunte perdure !
Pour que j'ouvre les yeux que faut-il ?
Des couleurs plus vives ? Des formes plus subtiles ? Non !
Donnez-moi des flacons, des cachets pour l'oubli !
Donnez-moi le vaccin contre la nostalgie !

 

Foires

D'ironiques errances ont dirigé mes pas
Vers des lieux ténébreux et fades où résonnent
À tour de rôle les carillons, le glas,
Le craquement des os que la chair abandonne.

Je dois poser mon front sur ton front,
Ma poitrine sur ta poitrine.
Oublie tes compagnons
Et brûle mes rétines.

Les échassiers ivres de barbe à papa
Que de perfides clowns tissent de sucre rouge
Titubent en grinçant, de manèges en bouges,
Dans ces noirs carnavals où m'enfoncent mes pas.

Laissez-moi reposer dans ces lits mous, visqueux,
Et tirer sur mes yeux les lourdes couvertures
De vase, de lychens, d'insectes pernicieux,
De vermines brillantes aux changeantes parures.

Dans les foules transies par la moîte chaleur,
Au cour même des ivresses et des suffocations,
Je saurai désigner ton aura sans couleur
Et tu viendras, je sais, sans hésitation.

Je serai mort avant d'avoir posé mon front
Sur le tien. Je serai mort. Et toi ?
Tu vois le temps à l'envers.
Tu vois dans l'ironie la quête éloigner et la fuite unir.

Tes dents immenses
Décolleront la chair de mes os.
Tes lèvres rances
Calcineront ma peau.
Nous n'aurons ni amour ni possiblement paix
Dans la sueur et la corne mêlées de tes mains.

Ô, toi, unique aimée après qui rien n'est plus,
Maîtresse insatiable de tous et de chacun,
Cours après qui tu veux tant que tu me retiens
D'un jour fatalement ressortir par ton cul !

 

Banalités

Savez-vous, ô lecteur, où descendent ces pages ?
Vers quels dragons hideux, quels torrents, quels orages
Le poète vous mène ?

Vous croyez visiter les tréfonds de son âme
Où l'aube émaciée grave telle une lame
De vastes cicatrices,
Où des émois brûlants pour votre cour aigri
Formeront un onguent de passions ramollies
Que les muses régissent.

Mais il n'est pas de dame aux mamelles tranchantes,
Il n'est pas de poète aux émotions précoce,
Il n'est que l'insondable, le vide, l'atroce
Face à face d'un être à son amante

Où seul le regard est en proie au langage.
Car sur les formes nues d'une femme conquise
Il n'est pas d'oil amer que la folie n'attise
Et ne peuple d'oiseaux et de chiens nécrophages.

Et dans ces paysages seuls connus du poète,
La maîtresse endormie, tel un champ de bataille,
Ronfle comme un volcan et, déesse des bêtes,
Fendue d'un beau sourire, étale ses entrailles.

Il n'est rien de plus beau qu'une femme qui dort,
Mais la poésie met dans la banalité
Son lot trop généreux de fééries, de morts,
Et ne sert au gourmet que ses plats avariés
Par trop de fantaisie, trop d'extraordinaire,
Là où le merveilleux naît d'un rayon lunaire.

 

 

L'enfance a ses siphons, la mienne était bouchée
Par une forme vague au souvenir imprécis
Dont l'étrange nature, la nature d'être aimé,
Me hante passionnément, comme on aime la folie.

Pas un contact entre nous, ni même un regard,
Mais nos destins, je sais, se croisent quelque part.
Jamais nous n'eûmes, tous deux, ni elle avec quiconque
Un seul échange verbal, un seul échange quelconque,

Si bien qu'angélique, elle n'a rien d'un ange,
Hormis l'ignoble paire d'ailes trempées de fange
Pendue à son dos nu. Et sa face silencieuse,

Ereintée et muette, et sa bouche fallacieuse,
Malgré leur blancheur me font l'effet d'un diable
À l'amour infini, et aux formes aimables.

 

Fées en bouteille

On raconte qu'une fée vit dans chaque bouteille.
Jusqu'à son ouverture elle demeure en sommeil,
Mais cède à la panique quand ses meubles s'envolent
Vers une gorge avide qui la fée cambriole ;
Si bien que terrifiée, l'elfe se recroqueville
Tout au fond de chez elle, les mains sur les chevilles,
Et celui qui l'avale en perdra la raison,
Comme la fée, affolée, vit partir sa maison.

 

En suspens

Quelque chose manque
Mais je ne saurais dire quoi.
Je tends l'oreille ;
Je suis seul, c'est ça.

Ma cigarette crépite
Et ma plume dorlotte un feuille d'un blanc mat.
Juste un son, une note, une pendule télépathe.
Ma cigarette crépite
Et je me tourne, lourd, pour lire une heure du soir.
Comme hier, ce me semble. Je retourne m'asseoir.
Ma cigarette crépite.

Intérieur placentesque, ta poussière me submerge ;
On croirait que je n'ai ni voisins ni concierge.
L'immeuble tout entier résonne de mutisme,
Les enfants ne courent plus ; la musique a cessé ;
J'attends, expectatif, que cesse ce snobisme,
Mais seul un rire profond vient me pouffer au nez.

Ce silence me pèse
Et mes muscles me lancent.
Je serais à mon aise
Le cour dans une balance.
Dans le blanc, calme, froid, d'un sous-sol de morgue.
Rêvant du brouaha ou du tonnerre de l'orgue,
Et d'épiques odyssées, et de bals où l'on danse,
Et d'endroits où l'on sait les causes de ton absence.

 

Intimité

J'ai perdu aujourd'hui une partie de moi,
Un kyste, un appendice, un organe, peut-être.
Je t'ai perdue, tu n'es plus moi, tu n'es plus qu'autre,
Car un autre est plus toi que je ne saurai l'être.

Il me faudra fouiller dans les foules immenses,
Trouver celle dont les traits épousent mes reflets,
Si je veux de nouveau, du fond de mes absences,
Eprouver l'unité dans quoi je me complais,

L'unité du pluriel, dans quoi quand nous baisions,
Ce n'était que d'un vaste geste masturbatoire,
Et mes mains étaient tiennes, et mien ton giron
Et ton front élancé parlait à mon regard.

Mais plus rien de toi n'anime ma carcasse,
Sauf un vague réflexe, un soubresaut de mort ;
De ton front, de tes mains, rien n'a repris la place,
Et seul en ma tanière, je t'attends encore.

 

Vado Mori

Tout vient à point à qui sait attendre, oui ?
Et que vient à celui qui n'attend que le retard du point ?
Celui là qui s'effraie et annonce la fin
Dans le jour limité, l'interminable nuit ?
L'effrayé, le voyant, et le prophète enfin,
L'engeance malvenue des suppôts du destin,
L'hérétique, le salaud, qu'advient-il de lui ?
(2007, une année dans la joie !)

 

Hell(o)

Hell(o) mignone,
Petite affable nonne.
Que penses-tu de ma lymphe,
Insupportable nymphe ?

Hell(o) coquette,
Douce, mignone, fluette,
Inhale donc ma sueur,
Qu'elle te plonge en torpeur.

Hell(o) jeunesse,
Adorable pécheresse,
Porte à tes lèvres ma larme,
Vois comme tu me désarmes !

Hell(o) bella,
Grisée la nuit, beau chat,
Ignore donc ma salive,
Et ma voix maladive.

Hell(o) nomade,
Reste ainsi en croisade,
Et laisse couler ma bile
Sur tes formes nubiles.

Hell(o) Jessie,
Tu en voulais, voici
De mes veines mon sang,
Et ma vie en dedans.

Toi toutes mes humeurs
Raviront, je l'espère ;
Depuis un certain heurt,
Elles ne me plaisent plus guère.

 

Sueurs chaudes

Oui, j'aimais cette époque où, félin prédateur,
Tu te jetais sur moi l'appétit échauffé,
Faisais bouillir nos peaux et mouillais de vapeur
L'air aux poussières vives où tu m'avais cloîtré.
Et nos corps essoufflés s'effondraient à genoux
Quand nos esprits fondaient à l'intérieur de nous.

Je crois avoir trouvé, dans ces parfums de sueur,
De certaine façon une nouvelle sour,
De ces parties de soi que l'on a oubliées.

Quelle était cette étrange intimité ?
Dans quoi donc tes charmes ont-ils pu faire écho ?
Dans l'antichambre des grandes affinités
Où tout naît et périt et renaît aussitôt ?
Ou deux esprits curieux se sont-ils connectés ?

 

Le Prince Soûlard

Il est un fin gourmet qui s'enivre la nuit,
Emergeant au déclin de sa couche poussiéreuse,
Pour suivre la jeunesse jusqu'au creux de son lit,
Et dans ses bras noyer ses journées malheureuses.

Deux rigoles rougeâtres le long de son menton
Attestent de son goût pour un vin trop précieux
Qu'il semble apprécier bien plus que de raison,
Buvant sans retenue ce cépage capiteux.

Car cette seigneurie refuse tout calice
Qui n'est façonné d'or ou de chair frémissante :
La beauté du flacon participe du délice,

Et c'est en méditant durant ses insomnies
Que ce prince assoiffé désigne ses amantes
Pour, à la nuit tombée, leur dérober la vie.

 

Énervant Rossignol

Vous vous égosillez, très chère voix cristalline,
Et m'enlacez sans cesse de ces sons insipides :
Placebo d'aujourd'hui, de demain Lamaline,
Vous êtes une couleur fade dans un désert aride.

De votre attention, je jouis du monopole,
Il est juste, en tous cas, de croire cette hyperbole,
Puisque vous gravitez, ainsi qu'un électron,
Sans jamais disparaître de mon champ de vision.

Mais je l'ai déjà dit, et je vous le répète,
De la même façon que l'on crie en tempête :
Allez-vous en de suite, tant que je vous tolère.

Obéissez en hâte, je ne veux vous faire mal,
Craignez que mes humeurs ne me rendent fatal,
Fuyez avant que je ne cède à la colère.

 

Légèreté

Sa vie ressemblait à un poème,
Parsemé des noms du thème
De la reine des ébauches :
La verte débauche.

Méthadone, novocaïne,
Valium, héroïne,
Crack, morphine.

La fumée bleue d'opium était son chez lui,
Tout était bleu ! Ecstasy.
Si c'était bon pour l'envol,
Il en prenait, sans alcool.

Cocaïne, acide, poppers,
Antidépresseurs,
Crack, over.

 

Caramelle

Comme un péché qu'on noie dans la confession,
J'évoque en rêve ton corps, une joie, une obsession,
Tes formes circonvenantes et tes parfums suaves,
Ton teint ambré d'enfant qui me fait ton esclave,

Et m'accorde à penser qu'il est bien maladroit
De te faire disposer d'une telle emprise sur moi,
Persuadé de mener à mal nos entrevues,
Terrifié d'avoir à guetter tes abus.

Car amoralement, je t'accorde ma confiance.
Dois-je te la retirer ? J'hésite, mon cour balance.
Peut-on aimer sans risques ? Moi j'aime les paris,

Et j'assume sans complexe mon assujetion,
Qui me fait t'apprécier, et de toutes façons,
Si ça doit mal finir, autant avoir bien ri !

 

Une dague glacée

Tu as quitté ma vie comme on retire une lame,
Laissant la plaie béer sur mes tissus à vif,
Et ma chair sangloter sur ton départ infâme,
Des larmes d'un carmin amer et corrosif.

Tu laisseras en moi, après l'hémorragie,
Et sur mon épiderme, et dans mon morne esprit,
Une marque très nette d'une couleur rosâtre
Jurant terriblement avec mon teint d'albâtre.

Mais en ce moment même, je pleure ton absence,
Secoué de spasmes, dans le noir, en silence,
Et j'hésite à te rappeler en moi, ainsi me poignardant,

Adepte masochiste d'automutilation,
Sevré de ta beauté, je perds toute notion
De raisonnable, de sage, et me meurs, larmoyant.

 

Nappe d'hiver

Au beau milieu de cet été,
Une chape d'hiver s'étala sur mon cour.
Pour trois mois terrifié,
Je recherchai en elle une once de chaleur.

Elle avait le teint pâle,
Et sa noire chevelure
N'atteignait pas l'égal
De son regard d'engelure.

Ferme comme la rocaille sa peau blanche demeurait,
Les yeux perdus dans le lointain,
Vers un monde ou les bains de lait
Sont plaisir quotidien.

Son amour perdura pendant toute une saison.
Et moi je l'ai aimée à en perdre l'esprit,
Avant qu'elle ne se tourne vers d'autres horizons,
Et vers d'autres profits.

D'elle je ne conserve qu'un souffle, un regard
Qui pèse sur mon cour comme un baiser volé,
Et me plonge, hagard,
Au fond de mes abysses de moments oubliés.

Vint ma saison natale. Le pansement d'automne
Berça ma solitude,
Et mes fastidieuses heures monotones
N'avaient rien d'un prélude.

Si au cour de l'hiver, je me dresse, reconstruit,
Sûrement j'en déduis,
Que tout est rentré dans l'ordre, et pourtant,
J'agis comme elle le fit des mois auparavant.

D'une autre qu'elle je brode, au milieu de l'hiver,
Une chape d'été que j'étale sur mon cour,
Pour trois mois réchauffé,
Immisçant en son âme un germe de terreur.

 

Collapse

La première gorgée n'est jamais la moins dure.
Elle brûle les entrailles comme une chaux des plus pures,
Pour tirer de mes yeux d'opalescents fluides
Et maculer d'un lustre mes lèvres avides.

La seconde goulée, saisissante - agréable ! -
S'enfourne avec un luxe, une détermination
Que pourrait jalouser un fier Bacchus aimable -
Quoiqu'il s'en gorgerait bien plus que de raison.

La troisième lampée est la plus insidieuse,
Et c'est de celle-ci qu'il faudra se méfier.
Sauvageonne (mais douceâtre !), jouant les domestiquées,
Elle embourbe les sens dans une humeur fastueuse.

Un instant passe à peine et voilà la cinquième.
Sur mes yeux s'affaissent un voile et deux paupières.
Toute réflexion s'effondre, grimaçant masque blême,
Et des beaux sentiments résulte un spleen gris-vert.

Oh Atropine Chérie ! Ma Divine Ciguë !
Tu vermoules en mon cour un amour tout de pus.
Tu pénètres mon cour et y graves à l'acide,
Via ce septième verre, ta beauté insipide.

Le gros muscle se serre quand j'évoque l'émeraude
Sertie sous ton sourcil ou au fond du goulot.
Tu occultes la beauté du cristal et de l'eau,
Et fais taire l'immortelle question qui me taraude :

M'aimes-tu ?

 

Weeping Doll

Mon canal
lacrymal
s'écartèle
et libère
les ficelles
et le fer
d'une fantoche
pantoise.
J'effiloche
et je toise
l'effigie
sanglottée
qui gît
sur le côté.
Son corps inanimé,
son regard
bleu hagard,
la vie l'aurait quittée
un peu tôt
ou trop tard ?
Mon oil est ficelé.
Un gigot,
un ergot,
seraient moins bien attelés.
L'oil sec je cligne.
Quelle guigne !
Le pantomime
s'anime.
Il tressaute,
me regarde,
tête haute,
tel un garde,
et plus rien.
Je le pousse
de la main,
une secousse,
et plus rien.
Quel matin !

Jeanne entre.
La larmette
sur mon ventre,
je lui souhaite
la bienvenue.
Il ne faut
rien de plus :
l'amigo
la salue.
A l'expo,
dans ma poche,
la fantoche
m'irrite.
Elle imite
mes mimiques
et me pique
mes paroles
artistiques.
Elle me vole
l'intellect
et le goût,
répète
un peu tout
ce que mon oil
remarque :
les écueils
et les barques.
Un océan
de conneries
qu'elle répend
par ici
me tartine
de honte.
Je la démonte
et urine
sur son oil bleu salin.
Voilà pour toi, malin !
Son canal
lacrymal
s'écartèle
et libère
les ficelles
et le fer
d'une fantoche
pantoise.

 

 

Volettent en ton vieux lit
Des volutes violettes,
Virent veules et s'envolent,
Là où vivait le vent.

Ô Jolie Julie,
Je délie les éloges
Que je lis, et déloge
De là où Lily gît
Le lilas dont je jouis.

Eh, là, Jolie Julie.
Je la jauge, et je jouis ;
Elle, elle juge la lie,
Elle lui lit ses délits,
Y lie des élégies,
Et le Jules elle élit.

Si Lucie l'eut su, lui dit Lily,
L'idée sise l'eut sidérée.
Lucide, Lucie décide,
Elucide le délit, et le Cid elle élude.
Lucie l'acide, dans son lit,
Hésite, le dit, et se suicide.

Si j'avais pour celles-là une cage à forts barreaux,
Ma vie se serrerait comme un vice abyssal,
Mais pour les allonger, et ce à moindre mal,
Pour elles, bien sûr, j'entends, je n'ai que jolis mots.

Ah ! Divine époque, où je buvais au centilitre
Mon adorée liqueur. Tu es loin aujourd'hui
Et je me saoule en goinfre, tombant sur mon pupitre
Le front bouffé de lettres à cracher toute la nuit.

Dix-neuf ans en soi-même ne représente rien.
C'est ce qui suit dix-huit et ce qui précède vingt,
C'est la fin du début, le début de la fin
Qui me fait redescendre au simple rang d'humain.

Les blondes sont des putes et les brunes des catins,
Mais toi ma bien aimée, tes cheveux sont châtains ;
Bien que tu fus vraie brune avant d'être fausse blonde,
Tu sais réanimer mes passions moribondes.

Faut-il que tu sois folle, ou peut-être démon,
Pour me tirer pareilles larmes de frustration ?

Les heures et les années ont désséché ma bouche,
Que d'âpres sentiments bien des nuits ont remuée.
Ah ! Tous ces mots aimants - moites, pauvres et louches -,
Je rêve quelquefois les avoir conservés.

Alors peut-être encore tes lèvres magnifiques,
Au lustre prometteur de bienfaits prolifiques
Pourraient-elle m'apparaître autrement qu'aujourd'hui,

Ainsi que dans mes songes une source magique
Où s'écoule, éternel, le fluide de la vie
Rouge, aromatisé de senteurs mystiques,
Et dont mes longs discours ont attisé la soif.
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