Mauvaises nouvelles

Deux belles-mères

C'est par un beau jour de printemps que Jean a été introduit dans ma vie. Mon vieux père me tint à peu près ce discours : « Ma chère Annette, me dit-il, tu es maintenant en âge de te marier. Voilà quelques temps déjà que j'examine les jeunes hommes de ton âge et que j'évalue quelles pourraient être leurs qualités de maris. » Comme on me l'avait appris, je ne contredis pas Papa à cause de sa maladie qui l'empêchait d'avoir de vraies conversations, et le laissais poursuivre son admirable monologue. « J'ai en vue pour toi, ma chère fille, me dit-il, et d'autres dénominatifs dont il avait le secret ; J'ai en vue pour toi, donc, un jeune homme bel et fort qui saura te nourrir et t'aimer. Il s'agit de Jean. » Avant que je ne pus demander de quel « Jean » il s'agissait m'avait-il répondu, tout prévoyant qu'il était : « Jean Belland, le fils du fromager. Il est le seul héritier et sait déjà s'occuper de leurs caves à fromage. Son entreprise est stable, il convient parfaitement. » J'acquiesçai, enthousiaste de poursuivre les prérogatives du mariage.

Quelques jours plus tard Papa et moi étions invités à dîner chez les Belland. Je ne manquais pas de manifester mon incontinence à cette rencontre ; mais quelle ne fut pas ma surprise ! Certes Jean était-il bien bel et bon comme me l'avait prédit mon père, et certes M. Belland avait-il l'air à l'article de la mort, mais mon bouleversement eut une tout autre cause : Mme Belland était un monstre. La petite vieille dame à la peau ridée portait sur son flan gauche une terrifiante excroissance. Comme un ventre qui aurait glissé de son milieu, la bosse déformait la robe noire à col court qui semblait pourtant taillée sur mesure. Je laissai échapper un cri de stupeur, mais confuse, me corrigeais et présentais aussitôt mes excuses.

Trois mois plus tard, au beau milieu de l'été 1909, dans une jolie chapelle de Mauriac se déroulait la merveilleuse cérémonie durant laquelle mon cher Jean jura de m'aimer et de me chérir jusqu'à ce que la mort nous sépare ; cérémonie à laquelle n'assista pas M. Belland, décédé trois jours plus tôt, le sourire aux lèvres. Mme Belland pleura abondamment, très touchée qu'elle était par la cérémonie et le décès récent de Monsieur son époux. Durant tout le prêche je ne pus empêcher mon regard de revenir régulièrement à cette excroissance que Jean m'avait expliqué n'être « qu'une sœur siamoise morte à la naissance mais toujours accrochée », en espérant me rassurer.

Quelques jours plus tard mon bon Papa mourut lui aussi, mais dans une toux rageuse m'a-t-on dit, et je ne sais pas s'il souriait. Notre mariage encadré de deux enterrements se vit pourtant heureux, notamment grâce à ce supplément de dot que constitua mon héritage, puisque ma mère étant morte à ma naissance, et que j'étais la seule héritière de la modeste fortune familiale.

 

Et nos premières semaines de concubinage se déroulèrent merveilleusement bien. Jean était adorable et je prenais déjà goût aux corvées ménagères. Tout était rose, jusqu'à ce jour là. Sa mère allant de plus en plus mal dans sa dépression, Jean l'invita à vivre à la maison, pensant que le fait de ne pas vivre seule lui ferait le plus grand bien. Tous les jours en plus des trois repas en sa compagnie fallait-il donc supporter ses caprices, sa conversation, ses jugements, ses sarcasmes, ses critiques, ses conseils sur la façon de mettre la table, de préparer tel ou tel plat, de récurer tel ou tel ustensile. Puis son infirmité se fit croissante, et elle y gagna en tempérament. Et chaque fois, à chacune des phrases qu'elle prononçait, mon regard se tournait vers sa malformation, vers son deuxième moi, ce corps encore plus rabougri que celui qui nous dictait mille bons principes de vie commune, et je ne pouvais m'empêcher d'imaginer sa substance, sa texture, sa couleur : blanchâtre de ne jamais voir le soleil. Et ces visions d'abord floues et changeantes se firent de plus en plus réalistes, précises, pour finalement ne plus former qu'une seule réalité, ancrée là, dans ma tête, mais qui me permettait de voir à travers les vêtements d'Ortense Belland ce corps mort, symbole de son être tout entier.

Un matin j'eus des nausées. Je n'appris qu'au bout de quelques semaines l'heureuse réalité : j'étais enfin enceinte, après quatre longs mois de vie commune. Comme, dans notre cadre de vie, Jean et moi ne craignions guère la disette, la nouvelle réjouit tout le monde. Tout le monde, sauf Ortense. Ortense qui, comme à son habitude, ne pouvait s'empêcher d'émettre réserves et avertissements, me faisant très vite douter de ma qualité intrinsèque de mère. Après tout, comme elle le disait, je n'avais moi-même jamais eu de mère, donc de modèle, et bien qu'elle se vantât de pouvoir nous aider dans cette épreuve, je n'appréciais nullement son intrusion dans notre couple à moi, et à Jean.

Un soir, à force de vivre sous l'influence d'Ortense, je fis un rêve. J'étais les jambes ouvertes, un docteur en face de moi, et mon mari souriant qui me tenait la main, et je libérais sans douleur le fruit de notre union. Tous les visages souriaient, illuminés de pâles halos de paix, mais bientôt le sourire du docteur se fit plus indistinct, se chargeant progressivement d'une teinte de dérangement. Il plongea ses mains entre mes cuisses et en retira le bébé anonyme, puis le jaugea avant de me le présenter, la face cette fois déformée d'une ride de reproche. Et cette chose qu'il avait sortie de moi, ce fruit avarié, rougeâtre et braillant, portait sur son côté l'exacte réplique de lui-même, rapetissée, raidie et inanimée. Je me réveillais en sursaut mais ne parlait en rien de mon rêve à Jean qui avait besoin de repos.

Les mois passèrent et le bébé pris de plus en plus de place en moi, commençant à étirer ma chair. Le rêve du fotus de répétait régulièrement, changeant à un ou deux détails près, que j'éludais sans mal, car j'avais appris à ne pas me paralyser d'un simple rêve. Mais ma grossesse me rendant maladroite, Ortense multipliait les reproches sur ma qualité d'épouse. Il ne m'en fallut pas plus pour douter sérieusement de moi-même, et quand je m'estimais, debout face au miroir de famille, mon malaise ne faisait que s'imposer. L'enfant que je portais me déformait doucement, bombant légèrement mon ventre dans un premier temps, si bien que ma bedaine était plus mignonne que repoussante, mais très vite elle devint énorme, gigantesque, comme un bubon chargé de pus qui parasitait mon corps aussi bien que mon esprit. Je devenais moi-même le monstre dont j'avais rêvé accoucher : Ortense était contagieuse.

Jean et moi étions mariés depuis dix mois quand l'accident se produisit. Alors que je mettais la table, je fus prise de vertige et tombai à la renverse, laissant s'envoler trois assiettes qui s'écrasèrent sur mon dos alors que je me retournais par réflexe pour amortir ma chute de mes mains. Mais le poids de mon ventre me tira vers le bas et c'est sur lui que tout mon corps s'écrasa. Durant l'instant infini que dura ma chute, Ortense assise par là ne cessa de faire retentir sa voix stridente en un crissement monocorde qui ne rendit pas la chose plus agréable. Et alors que Jean, mon gentil époux m'aidait à me relever, je maudissais cette vieille pie difforme qui faisait déjà pleuvoir sur moi ses reproches alors que je saignais encore de la tête.

On m'avertit des risques pour le bébé. Ma peur se changea en panique, si bien que le médecin me prescrivit des calmants, tout en me recommandant de ne pas en abuser. Mais j'avais bien trop peur d'abîmer encore plus la chose qui grandissait en moi, moins indemne peut-être que moi. Ortense répétait chaque jour à Jean, alors qu'elle me croyait ailleurs, qu'il n'aurait pas dû m'épouser, et je pensais la réciproque : que je n'aurais jamais dû laisser ce semeur, fils de monstre, me prendre pour son jardin.

L'insomnie me frappa, mais je refusais toujours d'avaler les calmants. Un soir, alors que la fièvre me gagnait, je descendis au salon et saisit une aiguille à tricoter de la vieille araignée à l'abdomen mal placé. J'enfonçais la tige de métal au plus profond de mes entrailles, par ce même chemin que Jean avait emprunté pour faire de moi un membre de sa famille inhumaine, et pressais la pointe contre mon enfant. Au plus profond de la nuit alors j'imaginais la sœur d'Ortense lui murmurer à l'oreille qu'on tuait son petit enfant, et elle de crier de terreur à ce cauchemar qu'elle faisait.

 

Je n'eus pas tort d'ailleurs : on la retrouva morte dans son lit, les poings crispés. Le cri que je croyais avoir rêvé avait bel et bien atteint mes oreilles. À l'instant même ou je tuais, elle mourrait, me libérant d'un double fardeau, de deux fardeaux siamois. Jean demeurait pétrifié devant mon la flaque de sang qui se répandait d'entre mes cuisses. Il avait découvert sa mère morte et s'était jeté à ma recherche, pour me trouver finalement en bas de l'escalier. Le pauvre ne sût que dire. Malheureusement il fallut bien un jour déclarer le décès de sa mère, et les traces de strangulations qui rougissaient son cou me furent attribuées. J'eus beau répéter qu'elle avait dû se frotter la gorge comme mon Papa pour s'aider à respirer, rien n'y fit, et quand ils découvrirent ce qui était advenu de mon enfant, je fus accusée du double meurtre. La vérité ils ne la connaîtront ni ne comprendrons jamais, mais peu m'importe maintenant, alors que je marche vers la veuve de Saint Pierre, car le monstre n'est, enfin, plus en moi.

New Toys

In the beginning of the twenty-first century, children were too busy playing hide and seek on line with realistic guns to notice it, but it seemed that common toys were being put aside, condemned to disappear. GI Joe had ceased his throne to Solid Snake, Barbie had been occulted by Lara Croft, and Spawn figures didn't stand for long in front of Devil May Cry's Dante.

But old toys never die. They grow, they adapt, they understand the market, and you don't really know how, but they finally get into your own home.

Still a regular gamer, I kind of regretted the long gone time when my sister and I wrote letters to each others, signing with the names of our teddy bears, and other dolls. My wife was actually more than I obsessed with the idea of putting into our only daughter's hands what she called "real toys". She stared at her with awe when Marjorie was pressing the flashy buttons of her gamepad, her smile illuminated with shiny colours for only one our two hours a day. Marjie read a lot, still only five years old, but she just loved to push forward her cool heroes, and defeat super-villains and average terrorists. I had been corrupting her since the age of two, when I got hand on an old PS2, and she had adored seeing me play the games of my teenage, gazing in front of Zone of the Enders' glitterring blues, a bit fed up with the slow adventures of Sam Fischer, and totally in love with Raziel's voice and complains.

 

It was Christmas 2016 when Annabel came on sale.

Annabel was not what you could call a "common toy", but it aimed for the slice of the market that my wife represented : those people who really thought physic contact was one thing mankind should not lose, and that any human being - especially girls - should learn in their very childhood.

"She eats for real !" was one the main criterias that sold Annabels throughout the world, but everyone perfectly knew that it was just commercials, and that the real quality of Annabel was that she also really had to pee and poo, because she was made of new hi-tech synthetic fiber flesh developped by some army to create a new type of infantry, and that had the charming feature of really growing up, and one day, die. Estimated life time : ten years.

There had been debates about it, lots of debates. Rumors said that Annabels where packed and ready to go in large hangars since 2005, but it was most certainly bullshit. The truth was that cloning was still fuckingly forbidden, and that Annabel needed some kind of AI to find the bathroom, that sort of things, and that people where not ready to have intelligent androïds at home, especially not if they were based on military research. So it all got very simple, because even though the combat androïds where damn intelligent, the software part was much too expensive to put one in every home ; and Annabel finally got out almost stupid.

It was a toy, understand. Toys never had had to be smart. They just had to say repeatedly the "I love you" stuff, and "mamma", and "I'm hungry". So the charming Annabel was dumb, and perfectly safe. It would never take control of your internet connection and broadcast infos about your way of life to Big Brother ; it would never kidnap or eat you child ; it would never do anything clever.

And still it frightened me.

 

I might have not understood. I guess I thought I had better to do than talk with my wife about it, or maybe she had decided to backstab me, but on the twenty-fifth morning of December, I didn't know what was in the big box near the Christmas tree.

"Surprise !" said she, when Marjorie, at least as impatient and curious as I, tore apart the paper enveloping the giant blister. A stupid plastic baby was in the box, and a notice as big as a dictionnary that didn't catch my daughter's attention.

"Oh, a baby" said I. "And I bet it really speaks, too." I tried.

"It's more than that, daddy ! She really eats, too !"

"Wow, now that's great !"

I took me some time to understand that it was an Annabel, simply because I had heard of the debates like you hear about a war in another country. I never imagined that thing could one day get so close to me. I finally got hit with the truth when I met my wife's eyes, trying to read my mind, with an apprehending smile on her face. I grabbed the box and looked at the name for what seemed like two minutes, hoping my eyes were doing me a trick.

"We could have talked about it" I said, while Marjorie was booting the baby's organism.

"But we did, darling."

Everything on her face was lying. She knew I didn't fully agree. She had known it perfectly when buying the box, and when hiding it to me until Christmas morning.

I got out of the room for a minute, and she didn't follow me. It was nine in the morning, but I needed a drink. I poured a finger of whisky, and sipped it straight. The family had just enlarged.

 

In the beginning, Marjie fed baby Annabel with the help of my wife, and strictly out of the time of our meals. "No toys during supper" was the rule. But curiously, came a time, I don't really know how or when, when Baby-bel ate with us three times a day. I remember how Marjie insisted to make a party for Annabel's first birthday - meaning the opening of the blister and the booting of her brains and organs - on the evening of Christmas 2017. We couldn't refuse this, and finally we had admitted Annabel's presence on the family table. She was always sitting in front of Marje, next to my wife, the further from me the better. And at that age she was already able to eat by herself.

They had understood it was useless to ask me to take care of the baby doll, and never asked. But it happened, some times, since I worked at home, that my daughter didn't come home for lunch, forgetting Annabel like children forget to feed their pets, and that I had to cook for the thing. I did it as you fix a car, or clean a window. Annabel said "Thank you" when I brought her her plate, and I didn't answer, nor looked at her while she was eating in my daughter's bedroom - because Annabel was extremely careful, and never dirtied anything.

 

Annabel's hair grew very long. When it reached her hips, Marje, to whom we cut hair around the shoulders, refused to let Annabel's cut. It had to reach her ankles, and somewhat of anger against the doll, for Marje decided to cut it all by herself. I don't think I could give an idea of the mess it gave : imagine one meter long hair spread everywhere on the floor, and a smiling doll with a messily short haircut, and just beside, my sweet daughter weeping because she had fucked it up.

The following time, Marjie came to my wife with her long haired doll, and asked her to take care of Annabel. My wife accepted, and I could read jubilation in her eyes, in her voice, in her hands while she was handling the scissors. It got like this until Marjorie was about eight, and tried a lucky shot on her own. The result was OK, and my wife and I were more tolerant about Annabel's haircut than about Marjie's, so she was allowed to keep on cutting everything she wanted on Annabel.

Marjie slept with the thing, and curiously I got more and more anxious about it. I wasn't afraid, understand, that Annabel woke up like Chucky in the middle of the night ; I feared for Marjorie's capacity to discern her friends and this toy.

 

Annabel had been commercialised aged one, and her organism was configured to develop a little faster than human beings', giving her the appeareance of an eighteen years old girl the moment of her turning off. Annabel would never be twenty, I realised one day, a little sad about this thing's condition. So when Marjie was nine, maybe nine and a half, they looked like twin sisters. But dizygot twins, of course, because even though Marjie now dressed Annabel with her own clothes, and tried on her stylish haircuts before doing the same to herself, they looked amazingly different. Annabels existed in different models, but my wife had prefered a dark blond model of a common beauty and devoid of charm. However, although my girl was filled with a life and an energy Annabel would never know, the doll was objectively more beautiful than Marjie.

 

Marjorie was ten when I saw Annabel nude for the first time. Daughter and wife were at work, and so was I, but since I worked at home. It was lunch, and once again Marjie had decided not to come home, thinking that it was OK to let Annabel feast, since she never complained about it. So I put my meal and Marje's in the oven, and served Annabel with Marjie's share.

Annabel was sitting on Marjorie's bed, smiling, waving hello when I came in. I handed her over her plate, distractly. I was a little too distracted, maybe, or perhaps my eyes caught something in Annabel's smile the moment I failed, but I dropped the plate a little too early, and even though Annabel's surprising reflexes let her grab it before it reached the floor, she was instantly covered with green pees and their water.

"Oops ! Hehe !" said she.

She began to get up, and I only realised later on that she was probably going to clean this all up, but I got scared for a second that she only made it worse and ordered her not to move. The bed was OK, and the floor was a little wet, but it was just water : nothing I couldn't handle very simply. Annabel, however, was soaked, and I didn't want my daughter or my wife to see this for some childish reason. So I took her on to the bathroom where I took her cloth off.

Since she had received the order not to help, she stared at me with a gentle smile while, kneeling in front of her, I pulled her skirt down, and the final barrier to her total venusity : her panties. She had white emerging breasts, and her nipples were pale pink ; but the real treasure long lost in my adolescent memory was the sight of a young and virginal pubis like hers. I showered her like a father, trying not to let desire show in my manners - and perfectly knowing that if it would, no one would ever know. Annabel smiled most politely during the process, and sometimes it seemed, when she spread her legs to let me wash them on the inside, that I read defiance in her synthetic brown eyes, or maybe even some artificially implanted expression of desire.

When we were done I gave her my own dressing-gown, in some way glad not to see her young and almost biologic pilosity anymore, and nevertheless regretting that it might be the last and only time. I handwashed her clothes and put them in the drier, and while it was turning in hot air, I forced myself not to go back in the bathroom where Annabel was sitting, and touch her skin as soft and sweet as real skin, and kiss her lips as firm and pink as real lips, and - well, you get it.

Then I saw the clock and realised Marjorie was about to come back from school. I don't know how come time had gone so quick, but while I took the clothes out of the drier, my only idea was that I was just given another last time, and went back happily to the bathroom, to dress the perfect doll.

 

Neither my wife nor Marjorie ever knew about this event, but since that day things went a little different. I don't think they even noticed the change, as I did my best not to draw their attention, but I could hardly sleep on the following nights, and as I woke up to watch Annabel sleeping, my wife joined me behind the slight opening of her door, and hugged me with a maternal smile, whispering common stuff about our daughter.

I didn't undress Annabel again. It was a toy, understand. I had a wife and a work, and playing with Barbie wasn't something I had ever enjoyed. Still, her artificial flesh had set a light in my groin, which, sometimes, in deep night, far beyond the four o'clock magic frontier, burned an iridescent red, like a glowing and juicy arson, that invaded my feverish head and my wet hands, and as I was shakened in my bed by this unbelievable attraction, and turned on to my old and wrinkled and crumpled wife, backdrafted on my entire mind until I locked myself up in the restroom to vomit soul and flesh in a single and violent outburst.

 

Years went on, and my family life seemed perfect. I had now two daughters, one of which began to sleep elsewhere without telling us, leaving the other one alone on these everlasting nights. My wife never cheated on me, or did she with a very unremarked discretion, and every time I wanted to go and console the poor and lonely Annabel was she close enough to prevent it by her simple presence.

I thought things could have gone differently ; that I could have thrown Annabel to trash on this long gone Christmas morning - and that it would all have been very insipid. My nights were not painful anymore, and dreaming of the now juvenile Annabel even turned useful to my couple, as I sometimes awoke in the middle of the night filled with a desire so strong that only flesh could calm it down, for the bliss of my wife to whom I made love as pationnately as we had experienced long ago.

I sometimes felt like pouring my coffee on the poor Annabel, for no other reason than the necessity of washing her again, but in these moments I simply laughed at myself, and went back to work. It had to be something else that trigered my crime, something unavoidable, some divine trap I would fall into with a wide smile, something like what happened when Marjorie was thirteen.

My wife and daughter had planned a family vacation that didn't attract me that much, and by chance I got designated to do some very important and urgent work, precisely when they had scheduled the travel. It didn't matter, and they finally were happy to go on a vacation together, mother and daughter only. They asked me for the first time to take care of Annabel, and even though I had a lot of work, I promised I would find time for her.

During the few months that preceded their departure, my nights got agitated more and more, and although my wife didn't mind about it did I try to get some sleep with a few pills. I dreamt of myself, night and day, breathing heavily between Annabel's widely spread legs, I dreamt of her round breasts and flat belly, of her soft bottom, of her juvenile smile. I prayed every day for these divine three weeks not to vanish for some stupid reason, and drowned myself in work, to gain as much time as I could before we reached the red cross on the schedule.

On the magical day, I drove my wife and daughter to the airport, and kissed them merrily on the cheek before they boarded the plane. I then felt like driving back home like a mad dog, but feared for an accident, which would have been the most stupid thing of my entire life. I got home carefully, locked the door, and poured a finger of scotch in a glass, swallowed it immediately, and poured another finger with some ice. Then I went to Annabel, who waved kindly, and took her to the living room, where I pulled the curtains, and sat like a prince on the sofa.

I took my time, enjoyed the slowness with which three weeks could go. I asked Annabel to turn around, and she did. I asked her close to me, and she came. I touched her tights, let a hand sink under her skirt, and, afraid to hurry, fell back in the sofa. Then I asked Annabel, one by one, to take off her clothes, and she did most gently, without trying to charm, and still more exciting than any stripper in her formal acceptance of my every commands.

When she got totally nude I had drunk a little more, and the discovery of her shaved pubis made me smile, whereas it would have shocked me, sober. I deducted Marjorie had done the same to herself, for some unknown and teasing reason. Then I asked Annabel to undress me, step by step, and let her do with an unexperienced feeling of lust, of delightful abandonment, of what might in some very special way be called love.

I asked her lain, and she obeid. I carressed her body for a long time, asking her in return to touch this or that on my opulent and sweating anatomy. Annabel had no smell, which disturbed me for a while, before I forgot my name, and family, and my entire life, to spread her legs open and touch with the very edge of my horrible fingers her precious pink candy, that should never go wet.

I was not sure of anything, and insisted for a while, facing an obstacle no vice could ever wipe out, pushing as old and crippled men do, with their red faces and the big veins on their foreheads, while Annabel was smiling politely, the ever virgin Annabel.

She was closed. She had not been made for this purpose. Oh ! There would have been other ways - I easily imagined poor Annabels throughout the world, victims of regardless lovers, that had not the moral I had - but I was not looking for a vulgar and lonesome spasm within a synthetic body, and Annabel suddenly seemed innanimate to me.

I woke up, limp, and a little drunk, staring at her with pity, before tears showed, and I left, ashamed and pathetic.

 

I remember the rest of the three weeks as a very distant memory. That is, I think, when I began to speak to Annabel. First it were only "here you ares" and "beware it's hots", but then it turned to "God I'm so boreds" and sometimes even attempts of conversations. Don't imagine Annabel was a frigid and mute wax puppet : she found for me the most appropriate answers in her register, and sometimes, it was credible. But I didn't care. My life was back to normal, and soon, my wife and daughter were home again, and everyone was happy.

There is one day, however, that remains marked in my heart as an ice cold arrow. A few months had passed since this embarrassing vacation, and Marjorie had shown a discreet but real disinterrest for her old mate. And, believe me or not, but I had never imagined it could be possible that she got bored of Annabel, although it is what happened. She wanted to put her in the cellar, saying that she didn't play with dolls anymore, anyway. I only realise now Marjorie had never known Annabel was designed to turn off, someday, and when my wife and I tried to dissuade her, we never thought of this basic argument that was for us maybe evident, or maybe a taboo. Anyway Marjorie went down to the cellar followed by the ever polite Annabel, that she locked up with absolutely no remorse.

Supper was very strange. Marjorie ate with a ferocious appetite, and my wife and I were finally not so hungry. Later in the evening, I went down to the cellar with what was left of my meal, with the intention to feed Annabel with it. But as I was walking down the stairs, I heard something. It was almost no voice, only mumbles, and noises of blisters and boxes that you move in a hurry. I carefully spied the scene : my wife was filling the cellar with biscuits, crisps and candies - everything, indeed, she had found that didn't need to be cooked.

I went back up, laughing for myself, threw my meal in the trashcan, and went up to bed very early. My wife came later on, and I didn't want to talk to her about that, for some childish reason, but I was happy - oh ! so happy - that night, and we had a good night.

She never talked to me about that, but every months or so, the cellar got filled with candybars and dried fruits, and all that kind of food. I know it so well for a simple reason : twice a day, for almost two years, I got down around ten in the morning, and five in the afternoon, when I was alone at home, and brought Annabel big meals I had cooked for her, and I don't know how or why, but even though she was perfectly able to eat by herself, I got used to feed her with a spoon as you do with babies. I could be talking to her about anything, in these moments, but most of the time I talked about Marjie, who had introduced her boyfried to me, who had good or bad results, who dressed like a lady to go dancing, and Annabel stared at me, opening wide her little mouth for the spoon, and nodded curiously.

 

I was summer 2026 when I told Marjorie about Annabel's expiration date. She was surprised, shocked it seemed, but trying not to show it. She shrugged, and said she didn't care, with the expression that only children prentending to be adults sometimes have, and kept on chewing her gum, looking away. In the afternoon, however, she got down and freed Annabel.

Nevertheless the doll never ate with us again. I sometimes passed the "Don't come in ! XXXXX That means YOU" panel on Marjorie's door, at some time of the day, and wandered around Annabel, trying to find something to say, finding nothing, and finally leaving. This lasted until november, however, when Marjorie locked up her room, and Annabel within it. She came back at every lunch to feed the doll, and never forgot to lock the door when leaving. It is when I saw her leave with a bag full of what looked like food, that I decided to use the double of the key I had always had.

In her room I found Annabel lying on the floor, her head softly leaning on her shoulder, blinking slowly and repeatedly. Christmas had passed, and her organism was beginning to go out of energy. It seemed she didn't eat anymore, although Marjorie kept insisting. I kneeled beside her and carressed her hair for a minute, looking at her with affliction. Annabel was dying, and there was nothing I could do. So I kissed her cheek, and left.

I thought of her a lot during the following months, but refused to go and check if she was still functionning. I didn't want to go against my daughter's will. I didn't want to see what she didn't want us to see. What I had feared so much in the very beginning was happening : I was enduring my daughter's first mourning.

I think I had known for a very long time that Annabel was off, or dead, when I went in Marjie's room. I was bored, that day, out of work, and somehow nostalgic. I got surprised by the smell, first. It was acrid, not very strong but stubborn, and something heavy floated in it. It was the smell of rotting synthetic flesh, that didn't bring fleas, nor any insect, and that was more scary than anything of death I had ever encountered. I found Annabel lying by the window, all yellow, her eyes opened, and some of today's meal on her lower lip that she hadn't - of course - swallowed. It seemed my daughter had difficulties understanding, of accepting the current state of her cherished doll. This, I could easily understand, and forgive more easily again, but I was much too afflicted by this sight to think about it at that very moment.

I touched Annabel's precious skin, and it was soft as wax, in which my fingertips left deep marks. Il carressed her hair, and it had lost its softness, turning to a dry and electric material. I tried to close her eyes, but they opened again and again.

So I got up, called the undertaker's, and ordered a simple but good looking coffin.

Marjorie was shocked when she learnt I had entered her room, and almost yelled at me, but I told her about the coffin, and it all went nice and slow.

We burried Annabel in the garden, and Marjorie made a nice wooden grave for her.

Sometimes she came to her mother, while she thought I was away, and she cried for a minute in her arms. My wife consoled her as only women can, and I got away, confident.

Marjorie kept on living as a very intelligent and rationnal child, and so did I, trying sometimes to be a good father.

And we never had another child.

Double jeu

Dehors, j'entends la pluie couler dans l'obscurité nocturne. A la lumière d'une bougie, je contemple un bureau mal rangé où les cours se mêlent aux nouvelles et où les jeux d'ombres font passer les crayons pour des couteaux et le couteau pour une ombre. La panne d'électricité m'empêche de travailler et je sombre dans la contemplation de la flamme, dans la mélancolie des mots. Une goutte de cire coule le long de la chandelle et mon stylo paraît une plume.

 

Nous sommes au douzième siècle et la pluie ruisselle sur les remparts du château. Dehors, j'entends les gardes se plaindre du déluge, les malheureux pourraient tomber malades. Je devrai bientôt repartir en chasse car je sens le mal ramper, toujours plus près de mon cour. Je me lève et m'appuie au rebord de la fenêtre de mon donjon. Mes yeux s'habituent vite à l'obscurité familière et je contemple la ville à mes pieds. Des centaines d'innocents endormis, tels des outres de vin gratuitement offertes et au milieu, un sombre prédateur qui chasse tous les soirs, quand la nuit est tombée.

J'empoigne mon épée par le fourreau, fixe le baudrier, lentement, consciencieusement ; comme chaque soir, je laisse ma cote de mailles sur le mannequin, bien trop indiscrète pour la tâche que je m'assigne et me contente de passer la même cape de cuir noir sur mes épaules. Assouplie par les intempéries et les nombreuses nuits d'usage, l'apparat idéal pour une chasse discrète. Par prudence, j'accroche à ma ceinture la même petite fiole que tous les soirs, le liquide de la dernière chance. Par prudence toujours, je fixe mon arbalète de poing à mon baudrier, un carreau bandé, pour parer à toutes les éventualités. Puis, je passe la porte de chêne et descend l'escalier en colimaçon. Arrivé dans la cour, je rabats ma capuche pour me protéger de l'averse. Je me dirige vers le pont-levis, un garde me salue : « bonsoir monseigneur, vous sortez de nouveau ? ». Un air suspicieux marque son visage, bien sûr, mes sorties se font remarquer mais ma chasse doit rester secrète. « Oui mon brave, bon courage pour supporter la pluie et à bientôt ». Il faudra que je me méfie de ce garde dorénavant.

 

J'entame ma chasse, cette nuit encore par une rue différente. Il y a peu de lumières allumées, difficile de dire s'il s'agit d'une bonne ou d'une mauvaise chose. Au bout de plusieurs minutes de marche, j'aperçois une silhouette. Je m'en approche, sans changer ma démarche, et dans le flou de la pluie, je contemple cet homme, cette outre de vin sur pieds, au nez difforme et à la peau rougie. Son ventre énorme et gras me rebute, il est complètement saoul et n'arrive même pas à marcher droit. Mon subconscient me dit catégoriquement non.

Je continue de marcher, au gré de mes pieds et aperçois une autre silhouette, à l'abri sous un porche. Je m'approche, insensible à la pluie qui semble se calmer, à moins que je ne m'habitue. C'est une fille de joie, je m'arrête. En tant que seigneur des lieux, je devrais dire quelque chose mais bien sûr, elle ne me reconnaît pas. Et là, debout sous la pluie, au milieu de la chaussée, telle une ombre mouvante, je lui fais peur. La nécessité la fait tout de même balbutier quelques mots que la pluie ruisselante m'empêche d'entendre. Pourtant, je n'ai aucun mal à imaginer la proposition qu'elle me fait. Je m'approche de deux pas et la fixe droit dans les yeux, essayant de sonder son âme. Je cherche dans ses prunelles une lumière particulière que je ne connais que trop bien, une lueur de vie abondante, la force d'une jeunesse éternelle, mais tout ce que je trouve, c'est la peur que je suscite. J'entends presque les battements affolés de son cour. Mais mon subconscient me dit non, pas elle.

Sans lui répondre, je reprends ma marche. Petit à petit, la pluie cesse. La fraîcheur de cette nuit de printemps me glace le sang, j'entends des pas derrière moi ; Je presse le pied pour vérifier si cette personne me suit. Apparemment oui, tant mieux. Je me dirige vers une ruelle que je sais être une impasse. Cette ville n'a pas de secret pour moi. Je vais au bout de l'impasse et me retourne. Un grand gaillard bloque le passage, il a une dague. Je fixe ses yeux aux sourcils froncés « La bourse ou la vie, voyageur » lâche-t-il. Il n'a pas ce que je cherche « Ni l'un ni l'autre ». Bien sûr, ma réponse le surprend : il charge, tant pis pour lui. Quelques secondes plus tard, sa propre lame retournée en travers de la gorge, j'abandonne son cadavre aux rats et aux manants. Un peu moins de racaille dans ma ville.

Et je repars en chasse. Plusieurs heures ont passé depuis mon départ et je commence à fatiguer. Malgré l'humidité ambiante, j'ai soif, de plus en plus soif : je dois reprendre des forces. J'entre dans une taverne pour reposer mes jambes et ma tête. Beaucoup de monde est présent et tous me regardent, moi, l'ombre mouvante qui vient d'entrer. Pour alléger l'atmosphère, je retire ma capuche. L'effet n'est pas celui escompté : maintenant, ils sont tous bouches bées. Évidemment ils ne voient ici que leur seigneur. Je fais signe aux musiciens de reprendre mais personne ne me lâche vraiment du regard. Je commande un hydromel au tavernier et m'assieds sur un tabouret pour reposer mes jambes épuisées. Et attendant qu'on me serve, je contemple l'assistance. Un par un, je considère les soudards qui peuplent mon fief et les catins qui les soulagent. Mon regard s'attarde sur l'une d'entre elles, particulièrement belle. Elle est assise sur les genoux d'un puissant guerrier aux cheveux noirs. Je reprends mes esprits quand mon hydromel est servie. Une gorgée et mes yeux retournent à la belle jeune femme. Elle porte une longue robe de velours rouge sombre de grande beauté qui met en valeur ses courbes fermes mieux qu'aucune soierie ne le pourrait. Ses longs cheveux sombres et fins glissent le long de son cou et sur ses épaules, jusqu'au milieu de son dos, épousant parfaitement sa silhouette. Ses lèvres pourpres assorties à sa robe marquent le cou du guerrier à divers endroits et ses yeux d'hématite, d'un noir grisé et luisants de mille feux s'accrochent aux miens au bout de quelques instants. Elle redresse la tête et nos regards ne se détachent plus. J'essaie de ne montrer aucun changement en sondant son âme. Dès cet instant, je sais. Ses yeux se closent à demi et elle se lève, entraînant le guerrier par la main. Ma conscience hurle oui et elle l'a compris. Il sourit, les autres rient, pas elle. Marchant doucement, elle l'entraîne vers la porte, le visage toujours tourné vers moi, presque comme un invitation à la suivre. En passant la porte, le guerrier dit quelque chose que je n'entends pas : mon esprit est ailleurs. Pourquoi l'a-t-elle emmené ? Espère-t-elle sa protection ? Ridicule. Le pauvre est dès cet instant condamné à mourir. Lâchant quelques deniers sur le comptoir, je me dirige moi aussi vers la massive porte de chêne. Tirant silencieusement le lourd anneau de métal, je sors, sans un bruit, le pas léger. A l'écoute de tous les bruits de la nuit, je les retrouve vite, dans une ruelle très proche. Le guerrier est assis sur un tonneau vide et elle, à cheval sur sa taille, embrasse langoureusement sa gorge. L'homme est en extase, ses yeux de vident. Je tire mon arbalète de poing mais le bruit leur signale ma présence. Brutalement, la nymphe se redresse et se tourne vers moi, découvrant une profonde blessure dans le cou de sa victime déjà saignée à blanc. Elle essuie sa bouche tachée de sang et me regarde, les dents serrées et acérées. Un brasier au fond de ses yeux m'hypnotise tandis qu'elle se lève doucement. Alors, elle commence à marcher dans ma direction, un pas, deux pas, ses traits s'adoucissent, trois pas, je ne peux pas m'empêcher de sourire, quatre pas, mon bras se baisse doucement, pour accueillir celle qui va devenir mon amante, cinq pas, tout semble ralenti, six pas, impossible de dire qui est charmé, sept pas. Alors, je me ressaisis, elle a déjà parcouru la moitié du chemin qui nous séparait. Prestement, je la vise et tire : ça ne la tuera pas mais j'aurai l'avantage. Rapide comme le vent, elle se courbe, le carreau la frôle à peine. Son visage a repris son sérieux et ses forces revenues me menacent du fond de sa pupille. Sans un bruit, aussi véloce qu'un félin, elle se rue vers moi. Je dégaine mon épée et la frappe de face. La lame la traverse de part en part, elle pousse un cri strident et tombe à genoux mais ne veut pas mourir. J'extrais mon arme de son corps sensuel, saisis la fiole et la lui brise sur le visage. L'eau de Dieu brûle sa peau, défigurant cet être parfait ; La dernière chose qu'elle verra sera la croix écarlate de ma tunique.

Plus un bruit ne perce la nuit alors que je me penche sur le cadavre qui tombe déjà en cendres. De ma main ensanglantée, je caresse son visage de poussière.

Puisse ton âme reposer en paix.

Semblable à une sonnerie de téléphone

« La machine était enfin conçue. L'heure n'était plus aux simulations ni à la théorie. J'observai un instant la commande clignoter sur l'écran, avant de. » Un grondement assourdissant interrompit la pensée d'André Brémère, annulant la phrase sur l'écran du mind-reader. A soixante ans, le physicien assis à son bureau quitta la rédaction de son mémoire pour aller chercher sur sa table de nuit l'antique paire de bouchons d'oreilles.

Une fois réinstallé dans le confortable fauteuil qui faisait face au large écran, les deux bouchons archaïques vissés dans ses oreilles, il plaça l'anneau du mind-reader sur ses tempes, et replongea dans ses souvenirs. Dont il fut aussitôt tiré par le mugissement d'un klaxon et celui d'un moteur poussé à bout, suivi de près par le chant d'une sirène, et celui d'une mitrailleuse.

Même au trois cent vingtième étage, plus près des cieux qu'il ne pourrait jamais habiter, les crapules venaient le déranger. Quand ce n'était pas un criminel ou un gros porteur, le caquetage de la circulation cinquante étages plus bas pouvait suffire à le déranger. L'explosion du véhicule probablement volé le fit sursauter intérieurement, mais il se satisfit de pouvoir reprendre sa rédaction. Quand la police poursuivait un délinquant, il n'y avait rien d'autre à faire qu'attendre son élimination.

Relisant ses notes, le vieil homme commença à ressasser ses vieux souvenirs. Ces moteurs qui le perturbaient si souvent l'avaient néanmoins bien enrichi, lui André Brémère, l'inventeur du réacteur à propulsion sonore.

C'avait été une impressionnante épopée. C'avait été l'une des plus grandes révolutions technologiques depuis la maîtrise de la fusion nucléaire. En quelques années, les villes s'étaient dressées vers les étoiles dans la mélopée des moteurs anti-gravité. Le système qui utilisait « simplement » les vibrations sonores pour faire léviter le moteur avait littéralement transformé les axes de circulation, permettant très vite le développement en série des voitures volantes dont on rêvait quatre siècles plus tôt.

Malgré le désagrément sonore qu'ils impliquaient, les moteurs anti-gravité avaient immédiatement été développés, et par des usines nationalisées même, car ils constituaient une solution simple aux problèmes de circulation engendrés par la surpopulation. Et pour sa part, le physicien percevait leur choeur vrombissant comme le chant qu'il aurait toujours voulu produire.

Il aurait été chanteur se dit il, s'il avait conservé ses cordes vocales intactes, si la pollution ne les avait pas ravagées. Mais passer son onzième anniversaire sans pouvoir exprimer sa joie autrement que par des mimiques de singe, c'était probablement ce qui l'avait orienté vers les sciences, à la recherche d'une prothèse vocale efficace ou d'une énergie non polluante.

Le développement des lecteurs mentaux lui avait offert une nouvelle voix. Si la synthèse vocale n'avait pas la beauté d'un chant de ténor, l'alliance de ces deux technologies lui permettait de tenir des conférences ou quelques débats importants. Mais André Brémère n'avait jamais perdu le souvenir de sa voix d'enfant, des nuances infimes entre celle qu'il entendait en chantant, et celle qu'il avait entendu sur des enregistrements pourtant la sienne, mais étrangement autre : celle que le reste du monde entendait.

Grâce au mind-reader il pouvait de nouveau utiliser sa vraie voix, cette fois silencieuse. Les années lui avaient appris à penser de façon beaucoup plus instinctive, mais les lecteurs mentaux ne percevaient que les phrases énoncées intérieurement. Et quand il aborda cette technologie, cela prit beaucoup plus de temps à André Brémère pour la maîtriser qu'à la plupart des gens. Et ceci simplement parce qu'il ne pensait pas comme ils parlaient. Il lui avait fallu réapprendre à articuler ses pensées, et quand il y parvint il découvrit que la voix qu'il entendait en lui-même était celle de son enfance, bien loin des voix d'adultes que son entourage pouvait produire.

 

« J'observai un instant la commande clignoter sur l'écran avant de l'enclencher. La turbine commença à vibrer d'un bruit rauque, dont la fréquence s'enfla rapidement. Malgré nos casques nous percevions tous le sifflement du moteur, qui, au bout d'un instant, se souleva de quelques centimètres. »

Les véhicules sonoportés ne rugissaient pas comme un moteur d'avion, pas plus qu'ils ne vrombissaient à la façon des camions ou des voitures de sport. Toutes ces vibrations sonores se produisaient à des fréquences bien trop faibles pour supporter un véhicule. Non, le chant des moteurs soniques était extrêmement aigu, parfois périodique comme une sonnerie de téléphone, sans cette pause courte et beaucoup trop longue, qui fait croire que la sonnerie s'est arrêtée, au moment précis où elle réitère sa plainte. Pour qui les connaissait, les moteurs soniques rappelaient également les soucoupes volantes aux hululements rythmés des plus vieux films de science-fiction, leur conférant un caractère burlesque mais menaçant.

Les premières voitures aéroportées civiles furent très dépréciées mais le monde s'y habitua aussi bien qu'aux scooters quatre cents ans auparavant, autant dire assez mal. Mais dès que les usines furent nationalisées, les prix chutèrent tant que le monde occulta le vacarme des axes routiers pour pouvoir enfin circuler en ville. A cause de l'acuité du cri des moteurs, les véhicules de police, les ambulances et tous ceux qui le nécessitaient furent munis de sirènes particulièrement graves, assez pour traverser l'épais brouillard sonore de la circulation.

Pourtant les conséquences de cette révolution, bien que fantastique sur le plan économique, furent assez inquiétantes. Une étude montra que depuis l'apparition des moteurs anti-gravité, la consommation d'antidépresseurs par habitant avait quadruplé. Aucun système d'insonorisation connu jusqu'alors ne parvenait à étouffer les sifflement émis, et seule la multiplication des couches semblait y pouvoir quelque chose, technique bien inutile puisqu'une seule fenêtre suffisait à contaminer tout un appartement. C'est pourquoi l'on construisit des immeubles sans fenêtres, mais les conséquences sur leurs habitants étant encore plus désastreuses, le projet fut abandonné.

Les psychiatres furent en quelques années submergés de cas de dépression nerveuses qu'ils soignaient par internement dans des cellules insonorisées. Brémère lui-même avalait chaque jour son assortiment multicolore d'anti-dépresseurs. Le taux de suicide augmenta d'une façon qui aurait été inquiétante si la terre n'avait pas été surpeuplée ; et les plus gratifiés par la pollution sonore furent les victimes de surdité.

C'est sur ce dernier point qu'André Brémère axa ses nouvelles études, se sentant lui-même odieusement irritable, un pied déjà dans une folie doucereuse et aigre. Sans l'aval de quiconque il se procura tout le matériel qui lui parût nécessaire, dont une quantité impressionnante de souris de laboratoire. Durant les longs mois qui suivirent il ne donna plus signe de vie, se contentant occasionnellement de répondre au téléphone, sans jamais accepter des sorties que ne manquaient pas de lui proposer ses amis.

Un reporter zélé fouilla ses ordures et clama à qui voulait l'entendre qu'André Brémère passait ses journées à broyer le crâne à de petits mammifères, qu'il avait perdu la raison. Mais si certains le crurent, il n'y eut pour autant aucun battage médiatique : André Brémère était muet, il l'avait toujours été, et son mutisme n'intéressait personne.

 

Bella Lantana interrompit son chant. La salle s'était soudain mise à tourner à toute vitesse, et la rumeur qu'elle entendit monter du public céda vite la place à d'aigus gémissements de douleur. Alors même que son univers tanguait de plus belle pour finalement chavirer, le spectacle s'offrit à son regard de centaines de personnes, les mains rivées sur les oreilles, les sourcils incurvés, la mâchoire crispée.

Philipe Ericsson porta une main devant ses yeux pour découvrir qu'elle était ensanglantée. Tous ses confrères avaient le visage cerclé de deux rivières rouge vif, et le conférencier, effondré derrière son pupitre, était agité de tremblements.

Le terrible grondement faisait vibrer la cage thoracique du petit Lloyd, alors que ses parents aux visages maculés de ce qui ressemblait à du sirop le blottissaient entre leurs deux corps. Ses parents semblaient avoir cessé de le gronder, pourtant le terrible cri n'abandonnait pas Lloyd.

Alors tout retomba.

Bella Lantana se releva douloureusement, pour observer hébétée la foule de mélomanes errants tels des âmes en peine, balbutiant des plaintes qui lui étaient interdites par un terrible sifflement interne.

Le choc passé - la déflagration de trois secondes avait semblé durer des heures - , Philip Ericsson poussa un juron, dont il ne perçut rien. La note dans sa tête s'estompa progressivement, et il tenta de hurler quelque chose, comprenant à la vue de collègues qu'il n'était pas le seul à y avoir pensé.

La douleur était acérée mais supportable, pourtant, sans qu'il ne sût pourquoi, le petit Lloyd tomba en pleurs. C'est alors que ses parents purent lire, terrifiés, dans les yeux l'un de l'autre ce terrible fait qu'aucun n'osa murmurer : aucun d'eux ne l'entendait.

 

Brémère se releva et se frotta la tête là où elle avait heurté le mur. L'explosion de sa bombe sonique l'avait catapulté à travers la pièce : un détail auquel il avait oublié de songer. Il alla à la cuisine rincer le sang de ses oreilles, puis alluma son poste d'information en se massant les pavillons. Le flash d'information qu'il attendait l'arracha à la contemplation hypnotique de ses acouphènes. Quelque chose lui semblait anormal, mais il était trop euphorique et trop détendu à la fois pour s'en soucier.

« Il y a douze minutes, une terrible déflagration s'est produite, disait le flash sous-titré. La cause en est inconnue, mais le principal effet, ravageur. » Et voilà qu'ils allaient se plaindre, ces imbéciles. Ils parlaient d'attentat terroriste, de diversion même. Mais le physicien était satisfait de ce qu'il avait fait pour l'humanité : ils étaient surpris, mais ce silence leur ferait le plus grand bien. Brémère eut un petit rire intérieur quand il lut la dernière phrase du flash : « Si par chance (tu parles d'une chance, se dit-il) vous n'avez pas perdu l'ouïe, merci de nous contacter par mail ; évitez le téléphone ».

Le bourdonnement de ses oreilles ne voulant pas cesser, le physicien se proposa de faire un somme. Il avala un somnifère (le dernier dont j'aurai jamais besoin !), et se disposa à être dépossédé par Morphée.

Mais alors qu'il attendait que ses yeux se ferment, il laissa son esprit dériver. Les heures passèrent sans que son éreintement ne lui permît de trouver le sommeil. Il avait l'impression inaliénable qu'un insecte s'était niché dans ses oreilles et qu'il dansait frénétiquement. Et - était-ce possible ? - le doute le prit à bras le corps quand il vit qu'il attendait le sommeil depuis quatre heures. Avait-il -non, c'était une aberration, une aberration- avait-il pu négliger le rôle de sa place dans l'opération ? Avait-il pu oublier les distances de sécurité ? Avait-il pu rester trop près de la machine ?

André Brémère sauta de son lit, se précipita vers son ordinateur et se livra à plusieurs calculs. Impossible. Il vérifia plusieurs fois les résultats absurdes. Impossible. Il n'avait pas pu commettre une erreur si stupide. Il n'était pas si vieux bon sang ! Mais seul son acouphène lui répondit, avec un rire narquois.

 

Les troupes d'élite pénétrèrent quelques jours plus tard chez André Brémère. Il fut retrouvé dans son lit, les mains crispées sur les oreilles, une boite de somnifères dans le ventre, blanc comme un spectre. La bombe qu'on avait localisée par triangulation permit de juger Brémère coupable de crime contre l'humanité, le mobile officiel étant une forme de folie quelconque.

Les lecteurs mentaux se vulgarisèrent et la télépathie devint le nouveau mode de communication.

Les véhicules sono-portés persistèrent pendant un siècle, jusqu'à ce que l'on découvre qu'à l'instar de beaucoup de panacées, ils étaient sources de cancers cérébraux.

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