Les Petites filles se cachent pour mourir

Prologue

Un océan de flammes.

Terre et cieux crépusculaires ont échangé leurs robes. Nuit, lourds nuages noirs, ainsi peut-être que la gueule caverneuse de l'oubli, jettent leurs couvertures sur la ville incendiée - mais rien n'étouffe ces flammes, rien ne rivalise en poids ou en lourdeur avec la puissante étincelle, peine perdue.

Ahurie, je dénombre : monuments affaissés à structure nue, façades art « nouveau » ravagées par le souffle intempestif, avenues désolées dans les bourrasques chaudes, arbres recroquevillés, voitures renversées, pneus fondus. Dans l'âtre, la pomme du pin craque. Semblables les enfants, leur corps réduit à une effigie charbonneuse, immobiles, se fissurent. Ainsi n'est pas le destin de l'adulte qui, trop grand, tôt s'est dissout et gît en miettes. Parfum de poudre d'os calcinée et vapeurs de sang hantent l'air. Bris de chair, ébullition des fluides, crépitements lointains : voilà le nouvel an.

L'absurde tour Eiffel a le nez dans la Seine. Ses jambes se dressent, obscènes, démantelées, comparables aux membres d'une catin londonienne effondrée dans la brume d'un siècle reculé. Plus une vitre, plus un miroir, seuls d'infimes fragments comme il en est des hommes. Un instant, nous avons volé - c'est un vieux rêve que voilà - mais en éclats. Le ronflement du brasier et ce ronflement seul agite le bassin. Lucifer, sur son trône, l'imite. Là-haut, encore, de vagues escarbilles illuminent la voûte opaque des nuages.

Demain, il ne restera que les vents, limpides, soufflant sur une mer de cendres ; les océans lointains - le souffle, la bourrasque, propulsés dans l'air parfumé d'un soir pâle et éternel - et je veux croire, je crois, en ces lointains abysses funestes et fertiles, que la vigne jaillira du sol, que le rat, le cafard, peupleront l'Élysée ; je veux croire en un siècle où les lierres sauvages envahiront la Terre, entremêlés aux vastes agonies des villes. Mais pour l'homme, je ne vois nulle aurore : je le vois en morceaux nourrissant le sol, ou au mieux - à défaut - je vois le survivant s'adapter dans les braises, plus rat que le rat, presque aussi cafard que le cafard.

Dans les étendues grises, dessus la mer de cendres et sous le ciel de plomb, j'entends déjà les cris. Ils sont ceux de harpies, d'orfraies ou de vautours et sifflent encore comme la pomme du pin. Ses fluides abandonnées à l'ébullition, la masse hurle : le sifflement désarticulé de la chair n'emprunte la voie vocale que par facilité - la matière elle-même exprime son désarroi, la vacuité de tout silence s'imposant enfin comme évidence - ; les bouches, de fait, se multiplient, déversant sans réticence un message des plus essentiels. Noir, luisant, moucheté d'un orange semblable à celui qui domine aujourd'hui, le message court en tous sens ; quatre pattes près du buste, une petite queue serpentine et une tête joliment ronde le caractérisent, ainsi qu'un nom : salamandre. À peine ai-je dit le message, à peine ai-je nommé la bête, la horde légendaire de reptiles m'a-t-elle déjà prise pour cible ; elle a gravi mes courtes jambes, elle a rampé dans ma gorge, elle a déchiré ma peau pour se terrer dans mon ventre.

Ce soir, nous célébrons sous un bouquet final l'extinction de l'homme ; un hourra pour la France et nous quittons la scène, humbles acteurs d'une époque révolue et las d'avoir trop joué, peut-être, ou simplement crétins. Alors nous avons l'euphorie pour alliée, l'aptitude à foncer, tête basse, yeux clos, vers le mur, et cette insane joie, cet horizon proche, nous nous y agrippons comme un fils à sa mère. La rédemption dans l'oubli, l'ignorance - volontaire -,  dont on dit qu'elle est félicité, serait l'unique espoir du condamné, comme si le choc, l'explosion d'une cervelle sur le mur, était inexorable, comme si l'alternative à courir droit à notre perte, yeux ouverts, n'était que cet oubli, ces yeux clos. Nous fermons donc les yeux, ravalons nos lézards en beuglant en chœur, la poitrine agitée par les spasmes de l'émotion : « bravo. Une année de plus s'écoule. Le temps, toujours, s'écoule, libre de notre emprise ; nous n'y pouvons rien, nous n'y pouvons rien ; mieux vaut rire que pleurer car bientôt nous serons morts. Bientôt, outre les rats, les cendres, le ciel de plomb, les vents froids, il ne restera rien. Pourquoi lutter ? Vivons le flux du temps comme la barque sur l'eau, paisible, se laisse porter. Bientôt nous serons morts : demain, hier, quelle différence ? ».

Toujours, dans les hauteurs, resplendissent les bombes, leurs rayons déployés en d'immenses colombes ; longtemps je me perds dans leur contemplation : les cris du nombre, les flammes, tout est loin maintenant. Dans mon ventre, une graine improbable a germé, tombée des yeux des morts, monstre au sang froid nourri de braises, ses griffes vissées dans ma chair. Tout fuse et resplendit, tout s'enfonce à sa guise, parfait, splendide et impuissant. Quelque part un parpaing coule dans une boue noire. Nous resplendissons, les pieds dans le limon, la tête dans les étoiles éclatées qui tachettent la voûte. Tout brille.

« Bonne année ! Bonne année ! »

Deux mille quinze.

Copyright Gary Dejean 2018, tous droits réservés.