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Fragile

Je me réveille seule dans mon grand lit blanc, la lumière de midi me bondissant dessus au détour d'un rêve. J'aime bien me réveiller seule. Il y a plus de place pour moi, et ça veut dire que je n'aurai pas à supporter le type pour le petit déjeuner tardif.

J'enfile une culotte et je vais mettre en marche la machine à café. Au pied de mon lit, le plouc avec qui j'ai passé la nuit a laissé traîner la capote pleine de foutre. On dirait un cadeau d'adieu, comme s'il était content d'avoir autant craché en une seule fois, et qu'il voulait que je voie ça. Je la prends du bout des doigts et la jette dans la poubelle de la cuisine.

C'est un dimanche ensoleillé. En débardeur et culotte dans mon salon, je bois mon café en écoutant la radio et en dodelinant de la tête. Le type a oublié son paquet de clopes, et je m'en allume une avec joie. Des Marlboro Light, des clopes de vierge, et j'ai couché avec lui. Peut-être les avait-il piquées à quelqu'un d'autre, je me dis en rigolant.

Quand j'accorde mon violon, mon téléphone sonne. C'est Kent. « Salut Lee », il me fait. Il sait que je déteste qu'on m'appelle Lee, juste Lee, parce que je n'ai rien de chinoise. « Je serai en retard à la répet' ce soir. Tu veux bien le dire aux autres ? ». Pas de souci, Kent, je leur dirai. Il prend des nouvelles, je lui dis que j'ai passé la soirée en boîte, mais je ne lui parle pas du mec que j'ai serré. Il commence à me parler de sa basse qui déconne, mais je suis obligée de raccrocher parce que la sonnette de mon appartement s'est mise à chanter.

J'enfile un pantalon de toile et je vais ouvrir. C'est le type de la capote, il a oublié son portefeuille. Je le laisse fouiller vers mon lit, et il le retrouve avec une promptitude suspecte. J'ai beau le rediriger vers la porte, il essaie d'engager la conversation. Je lui fais croire que j'attends du monde, et je le jarte.

 

La paix blanche et tiède de mon dimanche après-midi a été brisée, et je m'en énerve. J'allume une clope de vierge, et je piétine un peu. Je retire le pantalon et je regrette de ne pas avoir de meilleures clopes. Je me résous à faire quelque chose de simplet pour retrouver le charme impertinent de ce début d'après-midi, et je me vernis les ongles des pieds sur mon petit balcon. J'ai choisi une couleur en accord avec mon humeur : un violet sombre, mais après avoir fait tout le pied droit, je regrette de ne pas avoir pris du bleu ciel, et je fais l'autre pied en bleu ciel.

Les doigts de pied en éventail, j'accorde mon violon sur mon balcon, mes lunettes de soleil chaussées sur le nez. Mon portable sonne, et je décide de ne pas aller décrocher. Une minute plus tard un signal m'avertit qu'on m'a laissé un message, ce qui me satisfait.

Je suis d'une humeur à manger des Special K, mais je n'en ai pas, donc je les remplace par des tartines de confiture fruits des bois. Le jour a un peu décliné, et ma journée d'inactivité s'avère particulièrement réussie. Je me rappelle le coup de fil, et j'écoute ma messagerie. Je sens mon sourire se décomposer pendant le message.

« Allô Roxanne, c'est Philippe, dit la voix de directeur de galerie. Ça fait un moment que je ne t'ai pas vue. Tu fais quelque chose, ce soir ? Je t'emmènerais bien dans ce restaurant hongrois qui vient d'ouvrir sur les Champs. Le Chef est une pointure, et on y voit toute la scène artistique de Paris. (Le message s'étend sur le restaurant et termine sur :) Rappelle-moi, s'il-te-plaît. Mathilde est à New York jusqu'à mardi. »

Je raccroche énervée, et plaque mon téléphone sur la table de ma cuisine. Mon verre de jus d'orange manque de se renverser, mais je le rattrape de justesse. Une ombre passe sur le soleil, et j'allume une clope. Fragile journée à la précaire simplicité.

Je termine ma cigarette en rassemblant mon courage. Puis je vais jusqu'à mon frigo, où je prends la bouteille de champagne que j'ai ouverte avec Flip pour se bourrer la gueule jeudi soir, et je choisis une de mes plus belles flûtes en cristal que je remplis, pour la vider illico, mais dans ma bouche. Et je cherche dans le répertoire de mon portable si j'ai bien le numéro de Philippe Brockenheimer. Par malchance, je l'ai, et au moment de le sélectionner, j'hésite, me remplis une demi flûte et la vide cul sec.

« Roxanne ? »

Le riche et populaire M. Brockenheimer est de ces gens qui décrochent après avoir identifié leur correspondant, et prennent immédiatement la conversation en main sans pour autant avoir lancé l'appel.

« Bonjour Philippe. » Je suis froide, et j'essaie de faire un effort mais ma poubelle grande ouverte me suggère l'image d'une capote flasque et pleine de jus, recroquevillée sur ma moquette.

« Comment vas-tu ? Tu es libre ce soir ? » Il s'en fout, de comment je vais. Je sais qu'il se fout également de ma répétition, parce qu'il sait pertinemment qu'on répète tous les dimanches soirs.

« Ecoute, Philippe, tu disais que Mathilde ne rentre que mardi ? On pourrait se voir demain soir, ça t'irait ? »

« Demain soir j'ai le vernissage de Natacha Trylinska, qui a signé pour moi après six mois de négociations acharnées. Je ne peux pas. »

Une étincelle de normalité me traverse l'esprit, et j'envisage de le féliciter pour son contrat, mais Phil n'est pas quelqu'un que l'on félicite : il le fait déjà trop lui-même. Par ailleurs il se fout de mes félicitations, et il ne dit cela que pour afficher sa réussite sociale, économique, et me dire qu'il veut me voir ce soir, parce que Natacha Trylinska n'est pas déplaçable, elle.

« Tu n'es pas libre ce soir ? Rien que tu ne puisses repousser ? »

J'entends des voix derrière lui, et quand il insiste, je visualise la scène : quatre ou cinq cravates qui papotent, un téléphone qui sonne, et mon nom qui apparaît dessus   ou peut-être un faux nom, comme Patrick, ou Roger, au cas où sa critique de femme parcourrait son répertoire par un jour d'ennui ou de paranoïa - et Philippe Brockenheimer qui s'excuse pour me prendre à part, malgré tout pressé de retourner parler aux cravates.

« Roxy ? »

Le nom de clébard me fait un drôle d'effet : j'ai envie de raccrocher, et de composer le numéro de téléphone de l'hôtel Carlyle à New York, pour demander la chambre de Mathilde Brockenheimer. Mais cette envie passe vite, et mon mode pute s'active à la place.

« Écoute, Phil, tu sais bien qu'on répète tous les dimanches. On peut dîner demain, après ton vernissage, à la place, non ? »

« Écoute, Roxy, je dîne avec Natacha demain, et toute une clique de critiques rébarbatifs que je dois me mettre dans la poche. Je ne serai pas d'humeur à ça. Et comme tu le dis, vous répétez tous les dimanches. Tu peux bien en laisser tomber un pour moi, non ? »

Mon mode pute grésille et menace de bugger. Écran bleu. Reboot.

« Roxanne ? C'est ok ? »

« Et. Et un dîner tardif ? Qu'est-ce que tu dirais d'un plateau de sushi vers minuit ? Je m'occuperai de les acheter, et je viens directement chez toi après la répet'. On pourra même manger au lit, par exemple, avec une de ces bouteilles de Veuve Clicot que tu m'as offertes à Noël dernier ! »

Mon existence n'a aucun sens, je réalise soudain. L'idée lui plaît, j'en suis absolument certaine, mais l'envie d'imposer sa volonté envers et contre tout transcende le bon sens.

« Roxanne. (air épuisé complètement surjoué) Fais-moi plaisir, s'il te plaît. Annule cette répétition. »

 

« D'accord. »

« Super. Je passe te prendre à huit heures. »

 

J'ai appelé Flip pour lui dire que cette semaine non plus je ne pourrais pas venir répéter avec eux. J'ai dû invoquer une raison que Flip savait être bidon, sans connaître avec précision la vérité qui n'a même pas la grandeur d'un drame social. Sans mon violon, la guitare de Flip n'est qu'une guitare de punk, et la basse de Kent n'est qu'une basse de punk, et Flip me le rappelle.

« Jarl sera furieux. » il croit bon d'ajouter. « Il a piqué une crise la semaine dernière. Il croit que t'en as rien à foutre du groupe. »

« Tu sais que c'est faux. » je hasarde.

« Et il le sait aussi, putain. C'est bien ça le pire. » Flip soupire.

« Et Matt ? »

« Oh, Matt c'est Matt, tu sais. Il est cool avec ça. »

« Bon. Désolée, hein. Tu leur dis. »

« Sûr. Bonne soirée. »

 

A sept heures, douchée et épilée, je choisis sans entrain une robe de soie gris anthracite. Je coiffe mes cheveux noirs en un chignon lâche duquel jaillissent deux baguettes en acajou ouvragé. Vers sept heures et demi, maquillée, je décide de mettre une robe plus légère, plongeante dans le dos, et d'un bleu ciel plus représentatif de ce que j'espérais être cette journée. Je me farde lourdement les paupières, et je me sers un verre de vodka dans lequel je jette une rondelle de citron et une poignée de glaçons. J'envisage de me rouler un joint, puis je me ravise.

Puis à huit heures moins dix j'enfile de nouveau la robe grise.

 

Philippe m'appelle d'en bas de chez moi. Les interphones, c'est pas trop son truc. J'enfile mes talons, je prends mon sac, et je descends. Je n'ai pas fini mon verre de vodka, mais je compte sur Phil pour prendre un apéritif, parce qu'on boit beaucoup quand on trompe sa femme.

Il m'attend au volant, en bas de chez moi, et ne me fait pas la galanterie de m'ouvrir la portière. Bonjour, bonjour. Il m'embrasse du bout des lèvres, et fait rouler sa grosse BM vers les Champs, en pressant le bouton lecture de son autoradio. Phil Collins commence à nous tenir la chandelle, et d'un coup je vois la situation de l'extérieur ; j'ai envie de rire (heureusement que je n'ai pas roulé ce joint !). Je me demande si Phil - Phil Brock', pas Phil Collins - aimerait que je le suce pendant qu'il conduit. C'est un homme qui se dit raffiné, mais tout le monde a ses petits fantasmes. Je réalise que je n'ai pas dit à Flip que Kent aurait du retard.

En conduisant, il me raconte sa journée, et j'apprends que j'avais bien raison en imaginant les cravates. Phil, lui, a retiré la sienne, et adopte ce qu'il appellerait un style « décontracté ». C'est-à-dire qu'il n'a pas de cravate, et que le premier bouton de sa chemise est ouvert. Je lui demande si je peux fumer, parce que je sais qu'il voudra que j'ouvre la fenêtre, et le vent masquera un peu sa voix. J'en profite pour lui demander une de ces cigarettes, parce que Phil fume des Philip Morris. J'allume ma cigarette avec l'allume cigare.

Phil Collins finit par se taire, et Philip Morris se consume tout entier, mais Phil Brock' est toujours là.

 

A la table du restaurant, je réalise que j'ai peint tous les ongles de mes mains en prune, alors que j'avais décidé de faire la main droite en bleu ciel. Puis je me dis que Phil aurait sûrement trouvé ça gamin (traduire : ça lui aurait déplu), et je note qu'il n'a pas encore vu mes orteils, malgré mes chaussures qui me gardent le pied à l'air.

Nous sommes dans le genre d'endroits où aiment venir les gens qui aiment se sentir importants. Les lignes et les couleurs sont épurées ; tables noires, assiettes noires, murs gris clairs, serveuses en blanc flash - on croirait des infirmières de films pornos, avec leurs longs cheveux blonds et leurs robes à mi-cuisse, sans parler de leur accent de l'Est.

Je me demande si le barman est homosexuel, quand je le vois secouer le shaker qui contient ce qui sera bientôt mon Tequila Sunrise. C'est probablement par provocation que j'ai eu envie de commander un cocktail si coloré, moi qui suis parfaitement dans les tons du restaurant, à part mon pied gauche.

Philippe me demande des nouvelles de moi. Jusqu'ici j'ai fait semblant de l'écouter avec un art maîtrisé, qui a l'énorme avantage de me permettre de sourire en continu, et de faire passer le temps moins péniblement, mais il vient de me contrarier. Sans cesser de sourire, je tire sur ma cigarette où je laisse une trace de rouge à lèvre prune, je me penche légèrement vers lui, comme pour entrer dans le ton de la confidence, et je lui demande sans considérer sa question de me parler de Natacha Trylinska. Je me demande s'il la baise.

C'est vrai que je ne lui ai pas demandé de me parler de ses tableaux, pourtant ça ne semble même pas lui traverser l'esprit. Il me décrit le personnage avec une fascination qui n'a rien de professionnel, mais, ah, les artistes ne sont pas professionnels, et Philippe aime se croire esthète. Au bout de dix minutes à l'écouter parler du peintre, je lui demande si elle est mariée. Il me répond que non. Je lui demande s'il la trouve attirante, et je réalise que je suis en train de faire n'importe quoi. Peut-être va-t-il avoir l'impression que je suis jalouse. Peut-être va-t-il avoir l'impression que sa violoniste de maîtresse subventionnée s'amourache de lui, et peut-être cela va-t-il lui faire peur.

« Ah, ça, oui, sans hésiter. Si tu voyais comment elle s'habille. » et il se mord la lèvre. J'envisage de lui proposer une Marlboro light, je souris, et je me ravise. Donc il ne la baise pas.

 

Le plat que j'ai commandé s'élève comiquement de mon assiette, pourrait faire passer les sculptures de Brancusi pour des empilages niveau maternelle, et combine effectivement les saveurs comme seul un maître saurait le faire. Par chance, Philippe aussi a pris du poisson, et nous buvons du vin blanc, beaucoup. Je pique un bout de carotte, songeuse, et je le jauge. Je réalise soudain que je ne souris plus et je réactive le mode pute.

Nous avons beaucoup bu mais je ne suis pas ivre. Phil non plus, d'ailleurs, mais un peu plus que moi tout de même. Nous avons fini nos plats, qui étaient succulents, et très légers, ce que je ne considère pas vraiment comme une qualité, mais qui doit en être une quand on mange au restaurant deux fois par jour.

« Dis-moi, Phil » je dis, sur le ton, encore, de la confidence. Il m'écoute, et je laisse la serveuse nous débarrasser pour laisser s'imprégner mon intervention, et pour bien formuler la suite. Quand la groomette est partie, je lui demande :

« Quelle genre de femme te plairait, pour faire l'amour à trois, avec moi ? »

Parce que ça fait aussi partie de la discipline que de mettre le fâcheux dans une condition d'adultère excitante, sans quoi la maîtresse devient aussi lourde qu'une seconde épouse, et s'en taper une autre devient imaginable, et, pis encore, larguer les deux premières se transforme en besoin.

Il semble choqué un quart de seconde, et l'est certainement plus longtemps mais le cache très vite derrière un masque d'espièglerie grotesque. Il me lance un regard coquin et affreusement tors, regarde autour de lui, mate le cul d'une serveuse, puis une autre, puis un mannequin évanescent, et j'imagine Philippe en train de me prendre en se faisant enculer par le barman, bavant et couinant comme un fœtus cinquantenaire.

Je m'amuse de son attitude : parce qu'au fond coucher avec moi est une aventure pour lui, parce que niquer Natacha Trylinska lui paraît peut-être un rêve inaccessible. Et parce que tout amoureux qu'il soit du maigre contrôle qu'il croit exercer sur elle et sur moi, j'arrive encore mieux qu'elle à le surprendre, à réveiller le bébé aux tempes grisonnantes et au front haut qui a épousé une critique littéraire.

 

Et tandis qu'il parcourt la foule du regard je remarque une cravate avec laquelle j'étais en train de dîner il y a dix mille quatre-vingt minutes, soit cent soixante-huit heures, soit sept jours. Et la cravate ne m'a pas vu, et dîne avec un couple, une femme à son côté. Comme l'a si bien dit Phil : on croise toute la galerie, ici, et je me sens d'un coup la pute du milieu.

J'ai perdu la face quand il me désigne quelqu'un dans la foule, alors que j'ai complètement zappé de quoi on parlait. Effet raté : je n'arrive pas à poursuivre l'excitation de son maigre imaginaire.

 

Au moment de partir, la cravate de dimanche dernier me remarque et me reconnaît. Il me sourit sans arrière pensée, et je lui rends son sourire sans m'éterniser. Nous partons à bord de la grosse BMW, et Phil nous met Bonjovi, parce qu'il aime le rock 'n roll.

Une fois chez lui, je me dis que Phil est un salaud, que l'idée du plateau de sushi était bien meilleure que la sienne, et quand il veut me servir à boire, j'ai envie de lui demander un scotch, mais ce ne serait pas très féminin, et ça m'endormirait, alors je prends les choses en main.

« Je vais nous faire du martini, va donc te détendre. » mode salope enclenché.

Je trouve des olives et j'en pique deux sur chaque cure dents, que je plonge dans nos verres. En bon richard, Philippe a tout le matériel nécessaire à faire du martini, et quand je lui amène nos verres, je prends soin d'avoir toujours une olive entre les dents. Je fouille dans ses disques en chantonnant une comptine, et je trouve parmi une pile absolument faramineuse de mièvrerie un album de P.J. Harvey, que je m'empresse de placer dans sa chaîne.

Puis je le masse en chantant du bout des lèvres les paroles que je connais par cour. Ses épaules sont incroyablement larges, mais malgré la finesse de mes mains j'arrive à lui faire plaisir. Il est très probable qu'il n'aie pas la moindre idée de ce qu'est vraiment un bon massage, parce qu'il faut être une femme pour se faire bien masser, et que des mains d'hommes sont les seules qualifiées. Je repense au barman avec un sourire, et l'imagine manger des olives en parlant à Phil. Dans son dos, je me permets de sourire. De toutes façons il a les yeux fermés.

Phil n'a pas ce qu'on peut appeler une belle beau, pourtant il en prend soin. Je me penche sur son cou à l'after-shave et embrasse cette peau durcie par les rasages et l'âge, et je continue de le masser. Il a le tact de se laisser faire sans essayer de m'embrasser ou de me peloter comme le font certains, et je mordille son oreille - le lobe d'abord, puis le pavillon, du bout des dents - j'expire lentement un air chaud sur sa joue, sur la bordure de son oreille, je laisse ma langue longer le côté de son visage jusqu'au coin de l'œil. Sa tête bascule en arrière, et je rechigne à l'embrasser. Je mordille son sourcil, il sourit, entrouvre la bouche comme un adolescent, et j'embrasse sans plaisir ses lèvres un peu dures, je sens sa langue flasque contre la mienne, et j'arrête de le masser pour basculer sur ses genoux.

Il commence à me peloter, et je caresse ses flancs un peu gras dans leur chemise de haute couture. Phil est quelqu'un de doux, mais il a l'âge d'être mon père. Je déboutonne sa chemise en me disant que je ne sais pas si ça me plaît, mais qu'il est bien un des seuls avec qui il y a de préliminaires. Même s'il n'a rien de vraiment attirant, ça ne peut pas être pire que de le regarder se déshabiller en attendant sa turlute, puis son tronchage régulier.

Je ne sais pas pourquoi - bien que je ne m'en plaigne pas - je n'ai pas droit à ces riches excentriques qui ne bandent qu'après une bonne séance de bondage, alors que je traîne dans ces lieux où viennent traîner les artistes qui réussissent. Moi, je n'ai droit qu'à des nouveaux riches aussi ennuyeux que des bourgeois à qui on aurait appris que le missionnaire.

Phil a activé son mode tendresse. Il me porte jusqu'au lit conjugal et se penche sur moi. Je déboutonne sa chemise sur un ventre entretenu à grand peine, aux poils grisonnants et bouclés, et je glisse une main de son nombril jusqu'à sa ceinture, et en dessous. Son gros sexe se réveille lentement, il m'embrasse dans le cou, très mal, et je l'enserre entre mes cuisses fraîchement épilées. Il me caresse de partout, et je réalise que Mathilde Brockenheimer ne doit pas être le genre de femme qui martyrise vraiment son mari, mais peut-être simplement fait-elle mal, ou pas assez souvent l'amour.

Phil n'est pas ce genre de types qui veut vous enculer ou coucher avec le barman. Il vous fera l'amour plus tendrement que P.J. Harvey ne vous chanterait « Sheela-Na-Gig », simplement parce que vous êtes belle et jeune, et que vous lui ouvrez vos faveurs, ce que personne d'autre ne fait, et que même si vous lui prenez un peu d'argent après, il sait que ça n'est pas votre métier. Il sait qu'au fond, vous le trouvez tendre, et peut-être gentil, voire intéressant, et, sans être vraiment dupe comme un adolescent vous croyant amoureuse, il espère vous donner si ce n'est autant, du moins un peu du plaisir qu'il tire de votre compagnie et de vos cuisses, et il espère que vous reviendrez pour autre chose que pour payer votre dose de crack.

Parce que donner cette impression est tout un métier.

 

J'erre dans le luxueux appartement, nue. Une goutte du sperme de Philippe glisse le long de ma cuisse. Les phares de voitures projettent sur le plafond leur lumière striée par les stores vénitiens. Je retrouve mon sac dans le salon, et y pioche mon téléphone pour appeler un taxi. En donnant l'adresse de Philippe au standardiste, je prends un des deux verres de martini à peine entamés et y trempe mes lèvres. L'alcool ne m'est plus familier, alors je me contente des olives.

Dans sa cuisine, je m'essuie l'intérieur des cuisses avec une serviette en papier bleu nuit, et je retourne dans la chambre, ou Philippe est endormi. J'enfile mon string et ma robe, un peu froissée dans le dos, je prends mes chaussures à la main. Son gros réveil indique quatre heures du matin, et je remarque qu'il a oublié de l'enclencher. Je le fais pour lui, et quand mon taxi est en bas, je quitte l'appartement. Dans le vestibule d'entrée, Phil a laissé son portefeuille béant à mon attention. J'y pioche mon dû, et rejoins le taxi.

Sa tendresse le rend endurant, et nous avons fait l'amour trois fois. Il aimerait que je reste dormir avec lui, mais sait que je n'aime pas ça. Dans son portefeuille, pourtant, il y avait le tarif de toute une nuit - j'ai laissé l'excédent.

Je n'ai pas refait mon chignon, et je joue un rythme de batterie sur le dossier du passager avec mes baguettes. Puis je compose le numéro de Flip.

Flip ne dort pas, et je lui demande pourquoi. Je comptais lui demander de venir chez moi, prendre un verre, puis dormir avec moi, mais il est avec le groupe, chez Matt. Je m'imagine les rejoindre, mais ma tenue me vaudrait des remarques. Il me propose de venir, justement, et je lui dis que je le rappellerai de chez moi. Une hésitation dans sa voix me fait comprendre qu'il se demande où j'étais, mais il ne pose pas la question.

 

Chez moi je me douche et me démaquille. Enroulée dans une serviette, je me demande ce que je vais dire à Flip. Il est presque cinq heures, et je suis plutôt crevée. Je l'appelle et leur propose de venir chez moi. Je sens bien que ça les fait chier, mais ils acceptent, parce que ça fait un moment qu'on ne s'est pas vus.

J'ai enfilé un pantalon de jogging et un débardeur quand ils débarquent. J'ai eu peur qu'ils trimballent le matos, mais ils l'ont laissé chez Matt, ce qui veut au moins dire qu'ils ne vont pas proposer une répet' improvisée. Jarl me fait une bise sur le front, Matt me prend dans ses bras, et il pue la vinasse. Kent et Flip, que j'ai vus récemment, me disent bonjour plus normalement.

Ils sont venus avec un pack de vingt-quatre bières que je mets au frigo, et je les laisse se servir dans ma réserve, parce qu'elle est là pour ça.

« Comment va m'sieur Lee ? » me demande Jarl, un verre de Jack Daniel's bien rempli à la main.

Ils jurent un peu dans le décor de mon appartement, et c'est pour ça que j'aime les avoir ici. Jarl, toujours plus dégingandé, a ce soir une vraie voix de rock star, et gratte ses courts cheveux noirs avec insistance. Son sourire amical est celui de quelqu'un qui souffre continuellement, et j'ai envie de lui demander pourquoi je suis triste chaque fois que je le vois.

« Il est aux states en ce moment, pour le boulot. Mais il avait l'air en forme la dernière fois que je lui ai parlé. » je réponds. Mon père adoptif est un père pour eux aussi, mais ils ne le voient pas plus que moi. Monsieur Lee est vraiment ce qu'on peut appeler quelqu'un de bien, et je suis contente qu'ils l'apprécient comme tel.

« Et comment va m'sieur Voermann ? » continue-t-il.

Kent lui lance un regard de reproche, et je sais que les deux autres n'en pensent pas moins. J'ai une pensée pour l'alliance qui traîne dans le tiroir de ma table de nuit, et je réalise soudain que j'ai vingt-cinq ans.

« Bien. Il est à Hawaï avec sa copine pour les vacances. »

« Il a fini par signer ces papiers ? »

Jarl parle des formulaires de divorce. Je hoche la tête. La vérité est que je ne les ai pas encore ramenés à la mairie. Roxanne Lee Voermann n'est pas pressée de redevenir Roxanne Lee tout court.

« Alors c'est la fête ! » lance Jarl en levant ses bras d'une façon grotesque et engourdie.

Flip et Kent lui sourient. Matt regarde par la fenêtre. Flip lève son verre en me regardant, et me souhaite un bon célibat. Je lui souris et regarde mes pieds. Je ne me suis pas servi à boire.

 

Quand je reviens de la cuisine avec ma bière, je les observe un moment à distance. Flip fume un peu de crack dans sa pipe en alu, Kent mime les lignes de basse de l'album de Rancid qu'il a mis dans mon lecteur, et Matt regarde ma bibliothèque en arrangeant un de ses dreads avec un air distrait.

Jarl est assis sur un tabouret avec un joint à la main, et son visage dur porte une expression plus dure encore. La chanson qui passe fait partie de ses préférées, pourtant il est comme aspiré dans la contemplation d'un objet invisible flottant au dessus de la table basse qui le sépare de Flip.

Je m'avance jusqu'à lui et m'agenouille en lui souriant. Je ne suis sortie avec aucun d'entre eux, pourtant je les considère comme beaucoup plus que mes frères. Il me regarde, et son expression se gomme un peu. Je lui demande ce qui ne va pas, et il se contente de secouer la tête avec un air un peu affligé.

Ils me parlent des nouvelles compos, dont Matt a oublié les partitions chez lui, et essaient sans grand succès de me les reproduire à la voix.

Quand le soleil émerge, Matt et Kent sont endormis, et Flip, indolent, me demande de lui jouer quelque chose au violon. Je rechigne un moment parce que son crack m'a mise en miettes, et qu'avoir fait l'amour trois fois avec Philippe m'a fatiguée, mais il insiste, et comme ça fait un moment que je n'ai pas pu jouer pour eux, je vais chercher mon violon.

Flip est allongé sur mon canapé et me regarde avec des yeux mi-clos. Jarl est adossé à un mur, un genou replié, un verre vide dans la main et un sourire las sur le visage.

J'hésite un moment quoi jouer, puis je décide de leur faire écouter une comptine. Ce sera Frère Jacques, le premier morceau que j'ai appris, enfant, quand John Lee m'a mis un violon dans les mains. Au deuxième couplet, je joue le morceau en pinçant les cordes, et je chante les paroles avec une voix de chinoise, en plissant les yeux comme le faisait Flip à l'orphelinat quand il a appris que j'allais être adoptée par un chinois. Il reconnaît la chanson, et son visage aux cheveux teints en rouge se couvre de nostalgie quand il reprend les paroles, les yeux plissés et la voix déformée lui aussi.

Quand j'ai fini, il rit et applaudit avec joie. Je lui donne une petite couverture, et il s'endort immédiatement.

Jarl se lève et titube avec un sourire. Je lui dis qu'il peut dormir dans mon lit, si il veut, mais il préfère rentrer chez lui. Jarl est également insomniaque. Je le laisse partir, et lui promets de venir à la prochaine répet'.

Puis je vais me coucher, seule.

Circonstances

« T'es un mec imprévisible » m'a dit mon chef de bureau aujourd'hui. « Mais tu bosses bien, et ça j'apprécie ». Il n'avait rien à me dire d'autre, et je ne suis pas très sensible à la flatterie. Ce job paie la bouffe, il ne s'agirait pas de l'oublier. Pour me féliciter, il m'a bougé du chargement des camions au réaménagement de l'entrepôt, moins pénible. Je n'avais rien contre le chargement, ça fait les bras, mais c'est vrai qu'en période de répétition intensive comme maintenant, c'est appréciable d'être reposé le soir.

En quittant le travail, je détache mes dreads, achète une boîte d'œufs, un paquet de nouilles, des lardons, des oignons et du fromage râpé pour faire une omelette avec des nouilles, et j'en profite pour prendre une bouteille de bon sky, puisqu'il n'y en a sûrement plus à la maison. J'achète un paquet de bonbons en plus.

Le pass magnétique m'ouvre la porte, l'ascenseur prend son temps pour descendre, prend son temps pour monter, la clé va se ficher dans la serrure, qui est un peu difficile, je force ce qu'il faut, et j'entre.

Voici ce qui pourrait arriver :

 

Tu es là, dans la chambre, j'entends du bruit, et je parle fort, dans ta direction. « C'est moi ! » tu entends « J'ai acheté des bonbons ! ». Tu comprends immédiatement, tu t'agites, vous vous rhabillez tous les deux, tu as un regard de reproche pour elle : tu ne savais pas, ou peut-être que si. Tu m'entends poser le sac de courses et commencer à ranger ce qu'il faut où il faut. Tu devines que j'aurai vite fini, et qu'il faut te presser. Tu enfiles ton caleçon et ton futal, ta gaule t'empêche de te tenir droit, tu prends tes chaussettes, tes chaussures et ton t-shirt sale, avec l'espoir de courir vers la porte pendant que je suis dans la cuisine. Manque de pot, je n'avais que du lard et des œufs à mettre au frigo, et je suis en train d'en revenir quand tu sors.

On se regarde, face à face, et tu es surpris par ma carrure, par mon air circonspect, interrogateur quand il se tourne vers elle qui t'accompagne vers la porte, en débardeur et culotte. A partir de là, je pourrais aussi bien vous avoir surpris au lit, les choses ne sont plus très différentes. J'avance vers vous, tu as un mouvement de recul, elle se cache derrière toi, mais quand je tends la main c'est pour prendre ma bouteille de whisky, mes clés, et me tirer.

On pourrait réalistement imaginer que je reviendrais un quart d'heure plus tard pour prendre ma weed oubliée, et que vous auriez disparu avec le paquet de bonbons.

 

« T'es un mec imprévisible » m'a dit mon chef de bureau aujourd'hui, mais il aurait pu continuer avec « et ça, je n'en ai pas besoin. Je vais te faire ton chèque d'indemnisation. T'es viré. ». Dans ce cas, je n'aurais acheté que le paquet de nouilles et une bouteille de mauvais sky en arrivant. Je ne crierais pas que j'ai des bonbons, et puisque la porte ne fait pas particulièrement de bruit en se refermant, j'aurais eu le temps de boire un whiskys ou deux en vous entendant jouir.

On peut deviner que dans un cas pareil je me lèverais pour aller voir dans l'entrebâillement de la porte qui émet ces bruits, et en poussant la porte en question, on peut imaginer que j'apparaîtrais massif, et même que j'aurais oublié de reposer la bouteille de whisky, ce qui te ferait peur. « Putain » je dirais certainement, mais ce serait moins une insulte qu'un juron, puis je me mettrais à gueuler que merde, bordel, j'ai fait quoi à qui aujourd'hui ? Et j'irais et je viendrais dans la pièce, et tu n'oserais pas te rhabiller parce que pour ça, il faudrait sortir de sous les draps, et tu es à poil, et tu n'aurais pas envie de m'énerver, mais tu te rhabillerais quand même quand je commencerais à faire tomber des trucs et à taper dans les murs en te demandant ce que tu attends. Tu finirais dehors, et la meuf aussi.

Ce ne serait pas l'alcool qui m'aurait rendu violent, d'ailleurs je n'aurais pas été très violent, et je n'aurais pas bu beaucoup. Je finirais tout seul face à ma bouteille, sans même avoir envie de boire plus.

 

« T'es un mec imprévisible » pourrait aussi avoir dit mon chef de bureau, « ce qui est bien, mais pas chez nous ». Après m'être crevé toute la journée à porter des cartons à la con, ça m'aurait vidé, et j'aurais oublié de faire les courses en rentrant. En me dirigeant vers la chambre d'où je n'aurais rien entendu ne pouvant me laisser supposer ta présence, je n'aurais fait que chercher un peu de réconfort.

Il est probable alors qu'en vous trouvant ensemble, en pleine jouissance, sourde et aveugle, vous m'auriez laissé un moment face à ce spectacle tétanisant, et sans m'évanouir, je serais tombé à genoux, atterré, épuisé, dépité. Vous vous en seriez rendu compte pendant un maladroit et bancal orgasme mutuel, et le silence qui aurait suivi m'aurait fait détourner le regard, la bouche un peu béante. Toi, tu aurais commencé par avoir l'attitude défensive du con, qui essaierait de me calmer au cas où la colère affluerait d'un coup, mais face à ma soudaine et brutale apathie tu n'aurais eu comme réaction que de te barrer quand je te l'aurais dit, et elle, ne sachant pas trop quel rôle adopter, aurait un instant envisagé de se défendre, puis de me rassurer, et je lui aurais aussi dit de se barrer, ce qu'elle aurait fait. Vous auriez eu l'air malins sur le pallier, à moitié à poil.

 

« T'es un mec imprévisible » m'aurait dit mon chef de bureau avant d'enchaîner sur « et ça c'est une qualité de meneur. Je veux te donner plus de responsabilités ». Il m'aurait servi un verre, et on aurait parlé un moment, et bu, mine de rien, pas mal. Ce job paye la bouffe, mais s'il peut la payer sans m'épuiser, c'est encore mieux.

J'aurais acheté une boîte d'œufs, des lardons, des oignons, des pommes de terre, et même une bouteille de champagne. Quand je serais rentré, je vous aurai trouvé au lit, et moi, dans l'ouverture de la porte, la bouteille de champagne et deux flûtes à la main, l'air ravi, la phrase « alors, tu traînasses encore au pieu » quittant à peine mes lèvres, je vous aurais fait peur. Il est probable alors qu'un instinct animal aurait pris le dessus, et que cette peur que je vous aurais senti n'aurait fait qu'attiser la colère rampante qu'un sentiment de satisfaction et d'estime personnelle auraient patiemment assemblé. Alors je me serais jeté sur toi, t'aurais frappé au visage avec la bouteille qui ne se serait pas brisée, puis que j'aurais continué à taper aveuglément, aidé peut-être par les quelques verres pris avec mon patron, à un rythme sûr et appuyé, sur ta carcasse de plus en plus désarticulée, et te prenant par le cou comme un chien à punir, il est plus que probable que je t'aurais balancé sur le pallier en beuglant que tu trouverais bientôt tes fringues sur la chaussée. La fille t'aurait suivi, et quand elle aurait fait mine de s'excuser, j'aurais levé la main comme pour lui en foutre une, et elle aurait détalé à toute blinde.

J'entamerais alors la bouteille de champagne tout seul pour la finir en répet', en racontant ma journée.

Toujours fragile

En sortant du théâtre, je croise le regard d'une fille qui me ressemble un peu. Elle porte un pull en laine gris à col large, et son manteau sous le bras. Ses yeux se redressent le temps de rencontrer les miens, puis se baissent de nouveau, comme tous ceux qui viennent de longer les étalages des sex-shops. Puis je remarque qu'il est écrit « peep show » sur la devanture, et je me demande si ces jolis yeux tristes se promenaient entre les rayons ou dans une petite cabine.

Nous allons manger dans un nouveau bar-restaurant de la rue de la Gaîté. Les murs y sont oranges, éclairés de l'intérieur, et on y trouve toute la clique de riches obséquieux dans la masse desquels mes clients, et René y compris, aiment se fondre. Il commande du champagne et le sirote du bout de ses lèvres charnues et noires. Il ne boit que du champagne, essaie-t-il de me faire croire, ce à quoi je réponds que je ne bois que des trains jaunes. Tu as aimé la pièce, oui, moi aussi. Elle était super, n'est-ce pas ; le metteur en scène est un ami. On a beaucoup bossé ensemble, par le passé - ah, super.

Sur la banquette en cuir noir du taxi qui nous amène chez lui, taxi que René a fait venir d'un coup de téléphone et qui empeste le spray « voiture neuve », il pose sa grosse main noire sur ma cuisse, à moitié sur ma robe, à moitié sur ma peau. Il fait très bon pour un printemps, et j'ouvre la fenêtre pour laisser entrer un peu d'air. A dix heures, le soleil n'est pas encore totalement couché, et tandis que nous nous éloignons de Montparnasse, je me remémore quelques souvenirs d'enfance dans le quartier. Flip et d'autres amis dont j'ai perdu la trace aimaient venir fumer leur shit bon marché dans le cimetière, entre les tombes.

Une fois chez lui nous tardons à faire l'amour. C'est la première fois que je viens chez René, et il me caresse pendant près d'une heure, de ses mains gigantesques d'Ivoirien. Parfois, j'ai l'impression de perdre le fil, parfois je m'ennuie, mais le plus souvent je pense à autre chose. J'imagine n'importe quoi pourvu que ça fonctionne. J'imagine les mains de Jarl, et celles de Kent, et Matt, et Flip qui nous regarde. Je me sens libérée quand je les imagine. Je sors, le temps qu'il faut, de mon cocon de soie, et des draps de satin de René l'Ivoirien. Je baigne dans les orties, et j'en ressors, comblée, prête enfin à exercer de nouveau ce métier qui exige tant de concentration.

Puis nous nous enroulons, et nous nous démêlons, et nous mêlons encore jusqu'à ce que la force quitte René l'Ivoirien, que je le surmonte, parfumée de mes sueurs, et enivrée des siennes, et du goût d'ananas qui tapisse mon palais depuis ce verre, plus tôt. Quand il n'en peut plus, il me le signifie d'un geste de dénégation, se lève, se sert à boire, et ne me propose rien. Je remarque l'argent qu'il a délicatement posé sur la table de nuit à mon attention, me lève et me rhabille, prends le fric et me casse.

 

Mon café a refroidi, et je n'en ai plus envie. Curieusement incapable de le jeter dans l'évier, je le regarde, noir et immobile, me renvoyer l'image d'une Roxanne aux yeux bleus, et aux cheveux couleur café. Elle a l'air un peu triste, plutôt désœuvrée, mais tout ça lui passe vite quand son téléphone sonne.

« Allô ma biquette ? me fait la voix dont la seule intonation me fait bondir de joie.

Salu-uuuut, je fais. T'es toujours en Corée ?

Oui, je suis à Séoul. On a signé avec une firme importante. Comment ça va, toi, à Paris ?

Super, super bien ! J'ai. euh. On a enregistré une démo avec le groupe, et les garçons s'occupent de démarcher des labels.

Comment vont-ils, eux, d'ailleurs ?

Oh, ils vont très bien, enfin tu les connais. Ils demandaient de tes nouvelles, au fait.

Tu leurs passeras mon bonjour. C'est quoi la couleur du moment ? fait-il, en allusion aux multiples teintures de Flip.

Rouge ! je fais. Rouge pétard ! Tu verrais ça, on dirait un piment ! »

Nous rions un peu, et il m'assure qu'il sera bientôt de retour. J'insiste pour l'inviter à dîner, mais ce n'est pas ce genre d'appâts qu'il faut pour attirer John Lee.

« Raconte-moi, c'en est où avec ton divorce ?

Ça prend du temps, mais tout se passe bien, je dis, de façon à contourner le sujet.

Tu le vis bien ?

Ça va.

Prends ton temps avec ces choses là. Ça doit se faire en douceur.

T'en fais pas pour ça, papa.

Bien. T'es une grande fille. Je dois te dire au revoir, on m'attend pour dîner.

Oui d'accord, je fais.

On dit encore bisous-bisous pendant quelques secondes, et je me mords la lèvre comme une gamine à son premier rendez-vous.

« Papa ? je dis, au moment de raccrocher.

Oui ma puce ?

Tu me manques. Reviens vite.

Promis. »

Et il me laisse. En regardant la pendule de la cuisinière, je réalise qu'il est plus tard que ce que je croyais. Un lundi qui ressemble à un dimanche. Je marche vers la fenêtre et contemple le ciel maussade, maussade. J'ai omis de dire à mon père que je n'étais pas présente le jour de l'enregistrement, et qu'il a fallu mixer mon violon par la suite.

 

Nous sommes tous très enthousiastes, mais Kent plus que le reste. La bière aidant, je décide de payer les tournées, et le barman, un ami, me rend plus de monnaie que nécessaire. Je lui souris et lui tends une cigarette, qu'il refuse.

Aujourd'hui ils sont allés voir le responsable d'un label qui leur a paru très enthousiaste. Il a pris leurs numéros, et le mien également, et a gardé la démo qu'ils avaient amenée, et même la photo de nous cinq, celle prise il y a trois ans, boulevard Blanche, me précise Matt.

« Quoi ? Mais j'ai les cheveux courts sur cette photo ! Ça me faisait une tête atroce ! » je m'exclame, me rappelant progressivement cette soirée lointaine, l'acide qui nous dilatait les pupilles, l'appareil photo acheté chez un arabe à un prix prohibitif, et les pauvres touristes à qui on avait demandé de nous prendre en photo, dix fois de suite au moins.

Je me rappelle aussi que quand Orson m'a épousée, il adorait mes cheveux courts, et que sa fiancée actuelle a une queue de cheval qui lui chatouille les fesses.

« Ouais mais c'est la dernière photo en date où on était tous les cinq, missy. Et on lui a dit, que t'avais la touffe, maintenant. T'en fais pas pour ta gueule de starlette. »

Jarl m'assène un sourire qui en dit long, en me balançant ces remarques. L'alcool le rend cynique, ce que j'ai toujours détesté avec lui, et le fait que nous n'ayons pas eu de soirée de ce type depuis trois ans m'est presque incombé. Je le regarde, et l'alcool me fait rire, ce qui passe assez vite.

Une fois calmée, je sors sur le perron, et grille une cigarette. J'ai laissé ma veste à l'intérieur, et il fait un peu humide, si bien que dans ma seule chemise blanche, le froid me mord les chairs. Je fume ma clope, et l'ivresse redescend poliment vers un degré de simple griserie amère.

Flip sort et me pose ma veste sur les épaules. Il me prend sans demander une cigarette du paquet qui dépasse de ma poche de jean, et l'allume avec sa propre plaquette d'allumettes foireuses. Un silence et un ange passent, et, comme des conducteurs au feu rouge, on les regarde sans rien faire, attendant un signal éthéré pour passer la première.

« Il pensait pas à mal. »

C'est Flip qui a démarré en premier, rapide comme un pro.

« Je sais. » je lâche, brusquement, pour le faire taire, toujours énervée néanmoins.

« Allez, reviens à l'intérieur. On se les pèle ici.

Il a raison, tu sais.

De quoi ?

J'hésite un moment avant de poursuivre, parce que je sens dans l'air l'odeur de ces conversations qui vous font tourner une ligne de vie.

Jarl. Il a raison. Je vous ai lâchés maintenant. Je ne suis plus comme vous.

Qu'est-ce que tu racontes « comme nous » ? C'est quoi ce délire débile ?

Heureusement, Flip démarre vite, mais il a beaucoup de mal dans les virages. Je secoue la tête et je soupire.

- Nan, rien. Oublie. Je suis bourrée. »

Il sourit mais n'est pas dupe. Alors qu'il me tient la porte, j'entre sans oser relever les yeux, de peur de croiser les siens et de dire plus que je n'ai envie.

 

Il est parfois des jours où le silence et le vide de mon appartement me pèsent. Je ne vis pas mal mon absence de travail, et touche, en plus de mes rendez-vous, une gentille prime de chômage tous les mois, ainsi, bientôt peut-être, qu'une pension alimentaire. Pas de quoi se plaindre, vraiment, surtout que les horaires de bureau n'ont jamais été trop mon truc, déjà à l'époque du lycée, et maintenant encore moins.

Alors que me dérange de rester toute seule dans un appartement prévu pour deux ou trois ? Peut-être l'abondance crispante de temps libre dont je dispose, et que je passe à lire, tandis que mes quatre hommes triment dans des bouges sordides, des stations services, des ruelles empestées, à l'arrière d'un camion vert, selon ce que l'époque leur propose, et que par simple et stupide fierté uniquement ils refusent de vivre chez moi, et galèrent comme des paysans à vendre un crack mal coupé ou ce qui leur passe sous la main pour pouvoir louer leurs studios décrépits, payer un chauffage qui est ici central, et plein d'idiotes futilités.

Il est probable aussi que le blanc de mes murs me débecte, que l'illusion de propreté dans laquelle je vis ne serve qu'à me berner moi-même, puisque jamais aucun client ne monte ici. J'imagine parfois dans ces couloirs courir une petite Roxanne ou un petit Orson, et je réalise que si un petit Orson se fait, il sera blond comme lui et elle, et pas brun comme Roxanne. Je me dégoûte alors d'avoir laissé les choses se faire, je me dégoûte de ne pas porter à la mairie ces maudites paperasses qui gisent dans le tiroir de ma table de nuit depuis maintenant des mois, et je me dégoûte de ne pas lui souhaiter un bon troisième mariage (Elle, je m'en fous. Une conne de plus tombée dans Ses filets).

Alors contre ce vide qui me martèle le crâne de l'intérieur, je cherche des remèdes. Je sors me promener, mais quand je rentre c'est pire. Je vais au cinéma, mais quand je rentre c'est pire. Je sors me promener, puis je vais au cinéma, puis je me promène encore, j'appelle Flip ou Kent et je dors chez lui, et le lendemain je passe la journée là-bas, et lui prépare le dîner, pour quand il rentre crevé, qu'il mange avec plaisir ; puis on dort, et je n'ai pas le cour de vivre là-bas, donc je pars, mais quand je rentre c'est pire.

Parfois, au moment de ranger un livre dans ma bibliothèque, je le laisse tomber par terre. J'en prends alors un autre, et je le lâche aussi. Toute la bibliothèque y passe, et en moi le plaisir puéril de mettre le bordel, la peur fantasmatique d'un adulte réprimandant la petite Roxanne, qui ne va jamais au coin. Quand toute la bibliothèque est vidée, je fous le souk dans les autres pièces, et c'est tout le linge propre qui valdingue, les serviettes, les CD, les vinyles, mes cahiers. Une fois j'ai brisé de la vaisselle, par piles entières, et des éclats de verre m'ont entaillé les chevilles. Je suis tombée à quatre pattes dans les débris, en riant et pleurant. Les paumes de mes mains se sont incrustées de minuscules fragments de verre qui m'ont lacéré les joues quand je me suis pris le visage dans les mains. Pas de prostitution pendant deux semaines, et toute la vaisselle à racheter. Jamais refait.

 

Aujourd'hui n'a rien d'un jour de ce genre, et c'est avec plaisir que je tourne les pages d'un catalogue de fringues, en attendant l'heure de ma séance de cinéma. J'en suis à la page des chemisiers quand mon portable sonne. J'ai envie de ne pas répondre, et puis je me dis que ça en vaut peut-être la peine, même si c'est un numéro que je ne connais pas. Un type du label enthousiaste me salue et me propose une entrevue. Je lui dis que je suis libre quand il veut, mais que je ne sais pas pour les autres. Il me dit que c'est à moi en particulier qu'il voudrait parler, et je me dis « merde, c'est quoi ce plan foireux ? » au moment où nous décidons d'une heure, le lendemain.

Pour briser l'image de la punk, j'arrive en tailleur gris dans son bureau. (Le film que je suis allée voir hier était bien.) Le mec se lève et m'accueille avec un air flagorneur, et je dois l'imaginer, mais il me semble apercevoir une goutte de bave crémeuse glisser sur sa lèvre, à un moment où je ne le regarde pas en face. Je n'ai pas beaucoup dormi parce que cet entretien me vrillait l'estomac. Bien sûr, j'ai prévenu les quatre autres une fois que le petit chauve avait raccroché.

Il m'a accueillie en m'appelant Roxanne et en me tutoyant, ce qui m'a d'autant plus perturbée que je porte ce tailleur un peu étriqué, et alors que nous parlons je réalise qu'il a l'air de me reconnaître, et j'imagine que j'ai dû coucher avec lui, un jour, pour qu'il me regarde avec autant de lubricité dans l'oil, à tel point que c'en est dégoûtant. Il me tutoie, et je cherche dans les tréfonds de ma mémoire la trace de ce petit chauve repoussant, à l'œil torve, aux manières mielleuses, mais même sa plaque de bureau (Henri Walberg) ne me dit rien.

J'ai peut-être donné l'impression d'avoir la tête ailleurs pourtant j'écoutais avec froideur la moindre de ses paroles. Il mettait en avant le rôle particulier de mon violon au sein du groupe (sans blague !) et mes années de pratique (dix-huit, je compte, au moment où il m'en parle), et ce qu'il appelle mon charisme (traduire : ma bouche de suceuse), pour aboutir via une équation un peu tarabiscotée sur mes qualités commerciales, qu'il serait ravi de mettre en place dans la grande machine, mais que malheureusement, les autres membres du groupes n'ont pas le niveau pour assurer une carrière qui lui ramènerait de quoi aller aux putes. Peut-être Jarl, finit-il par lâcher, alors que nous nous engueulons ; peut-être Jarl aurait-il la trempe de bosser avec moi, mais il nous imposerait d'autres musiciens.

Furibarde, je me lève en renversant son fauteuil à la con dans lequel les invités tombent comme dans un anus qui les avale, et, libérée de toute image de propreté, je me penche sur son bureau, et ce petit connard regarde mes seins alors que je ne fais ça que pour être plus proche de sa gueule d'avorton.

« Monsieur Walberg, je dis, très calme. Excusez-moi, je suis incapable de me rappeler si nous avons couché ensemble. M'éclaircirez-vous l'esprit ? »

Il a une réaction typique, tellement gêné que la surprise passe en second plan, et il s'agite, incrédule, dépassé, avant de lâcher une connerie du genre « Je vous demande pardon ? ». J'en profite pour garder le dessus.

« C'est bien ce que je pensais. Si nous avions couché ensemble, vous sauriez que je n'aime pas me faire enculer. »

Et je me tire en claquant sa porte.

Plus tard dans l'après-midi je réalise que j'ai peut-être eu tort, mais j'ai fumé une quantité tellement énorme de l'herbe verte de Matt que ça n'a en réalité plus aucune espèce d'importance.

Je raconte mot pour mot toute l'entrevue à mes quatre partenaires, et quand ils le traitent d'enculé, je souris, et je regarde ailleurs.

 

Aujourd'hui j'en ai marre, affreusement marre, terriblement marre, horriblement marre, marre à m'en taper la tête contre les murs de jouer les putes, mais je suis à sec, et même si je pouvais demander à John de m'avancer de l'argent, ce qu'il refuserait de toute évidence pour m'en offrir deux fois plus sans remboursement, je n'en ai pas du tout envie.

Mathilde Brockenheimer doit décidément tromper son mari pour me le laisser si souvent, je pense au moment des entrées. Si j'avais choisi le restaurant, j'aurais demandé à aller au Buffalo Grill pour premio manger à ma faim et secundo demander à Phil de me donner l'argent qu'il aurait économisé ce faisant. Mais bien sûr si ce genre de techniques fonctionnait, je ferais bouffer des nouilles à tous mes clients. Non, au lieu de ça, j'ai de nouveau droit au restaurant hongrois avec les serveuses de l'air, et un nouveau barman gay aux airs indiens, ou peut-être pakistanais - en tous cas pas du tout hongrois.

« Oh, que dirais-tu de fruits de mer ? » me lance Philippe, guilleret. Les fruits de mer ne m'ont jamais rassasiée, donc pas question. Je cherche une habile façon de dissimuler la faim qui me tiraille, et je trouve la plus drôle et professionnelle possible.

« Hmm, j'ai plutôt envie de viande, ce soir. » et paf, le clin d'œil qui tue.

Alors je réalise, cachée derrière mon menu, que je suis la dernière des abruties, que Philippe va penser à cette pipe toute la soirée jusqu'à ce que je soie obligée de la lui faire pour ne pas le décevoir, et il va tellement aimer ça que je serai obligée de le sucer les autres fois aussi, et merde, putain, je grogne, planquée derrière l'écran de mon menu.

Au moins je profite de mon entrecôte, et je m'en tape de n'avoir pas l'air sexy, mais malgré tout, Philippe me regarde avec un sourire presque paternel, ce qui m'énerve, mais pour ne pas le montrer je l'attire sur un autre sujet : « Alors, c'en est où avec ta peintre ? », ah, double sens, mon dernier ami quand les autres seront partis.

Son expo rapporte plein de fric, et il ne l'a toujours pas niquée. En substance, c'est tout. Je suis invitée, et j'en m'en contretape les couilles virtuelles. Ma viande est succulente, et mon assiette bien remplie se transforme petit à petit en estomac bien rempli. J'aimerais être avec quelqu'un de familier, mais je ne suis qu'avec un type qui me baise une fois par mois, donc je me retiens de m'adosser lourdement, les mains sur le ventre et la tête renversée pour expirer ma satisfaction. Encore une répétition qui passe à la trappe. Peut-être que je pourrais demander à Mathilde de laisser son mari seul d'autres soirs que le dimanche.

Quand il a réglé la douloureuse, nous partons en voiture, et il me demande de l'excuser, parce que nous allons être obligés de prendre une chambre d'hôtel, cette fois, Mathilde ayant, dans toute sa méticulosité de critique, trouvé dans son lit des cheveux noirs - sûrement la femme de ménage - qu'il vaudrait mieux qu'elle ne trouve pas encore. J'aimerais proposer à Philippe de venir chez moi et de me donner l'argent de l'hôtel - voir plus haut.

La scène de cul est d'un inérotisme total, mais j'aime bien les chambres d'hôtel. Pénétrer un endroit propre et parfaitement tiré au carré, dont la vue pendant une nuit coûte des prix d'hurluberlu, et dont on peut à sa guise, dans toutes les limites de son essence de non-rock-star, bousculer l'ordre, la propreté, la virginité et l'absence saisissante d'odeur, c'est un plaisir de prostituée. Les abrutis qui nous amènent dans ces endroits les fréquentent bien trop souvent pour se rendre compte du privilège qu'ils constituent.

Je m'efforce de rester dans le lit après que Philippe se soit endormi. Il me fait une nouvelle fois l'amour au réveil, puis se douche, et bling bling, jackpot, repassez par la case départ plusieurs fois, nuit compte triple.

 

Cette nuit, je me le rappelle en rentrant chez moi par le métro qu'utilisent la plupart pour aller au boulot, est la compensation de deux semaines de fatuité, de luxes déplacés, de boîtes de nuit, de tournées générales, de psychotropes divers, de répétitions, de réconfort, d'unité, de bien-être fondamental. Je suis fauchée, mais tout à un prix. C'étaient deux semaines de vacances, à ma façon.

Hey, je pourrais penser à voyager, quand j'aurais récupéré du fric.

 

J'ai dans un coin de mon appartement, dans un petit placard dont la partie supérieure est utilisée pour le rangement de mon violon et de quelques bijoux, un petit autel avec la photo de ma mère, où je mets aussi régulièrement que possible quelques fruits, un peu de viande, et de l'encens (je retire les offrandes au bout de quelques heures histoire de ne pas attirer les rats, quand même). Mon père n'a jamais vu cet autel. Je ne pense pas qu'il en dirait du mal, mais je sais qu'il n'a pas le même. John Lee porte une petite croix en or autour du cou, et même s'il n'est pas pratiquant, c'est ce en quoi il croit. Maman croyait à la survivance des ancêtres après la mort, c'est pourquoi je lui rends hommage de la façon qu'elle aurait préférée. Je n'y crois pas non plus, à ces histoires, c'est juste une forme de respect. Si j'enterre mon père, (John Lee me semble parfois immortel), ce sera sous une grosse croix en pierre. La question ne se pose même pas.

Je pourrais me considérer comme trois fois orpheline, pourtant ce n'est pas le cas. Je n'ai aucun souvenir de mes premiers parents. J'ai dû les planquer au fond de ma mémoire, si j'en ai, mais alors je n'éprouve aucun besoin de chercher. Je suis née dans un orphelinat, et mes parents sont juste arrivés un peu plus tard que la moyenne - mais c'étaient les bons.

C'est ma pensée, au moment où je raccroche le téléphone. Mon père va venir à la maison, où nous papoterons un peu, et de là, nous irons au restaurant. Finalement c'est lui qui va m'inviter, je le devine déjà, et je crois bien que ça m'arrange, en fin de compte. J'enfile une jolie robe, je me maquille, mais si tout ça ressemble aux préparatifs d'une nuit de salaire, chaque geste en est dénué de lourdeur, de peine, et je gambade avec légèreté à travers mon appartement pour trouver mes chaussures, mes boucles d'oreilles, et tout l'attirail de la femme présentable.

 

Nous mangeons dans un bon restaurant français, qui se la joue un peu brasserie pour gens aisés, pas très loin du champ de Mars. Mon père boit avec plaisir un délicieux bordeaux en se régalant d'une salade au chèvre chaud, et je le regarde manger, souriante. Il me parle de Séoul d'où il revient, et d'un congrès prochain à Shanghai. Shanghai, la ville dont étaient originaires ses parents, et d'une certaine façon lui-même, et puisque je parle de voyages, il me propose de m'y emmener.

Alors j'ai une vision. Un type se lève à la table d'à côté, je ne sais pas pourquoi, et c'est un chinois. Il tire de sous sa veste un pistolet énorme et en enfonce le canon dans la chevelure de John. Il beugle « de la part des triades ! » et presse la détente, propulsant à travers son visage pulvérisé tout l'intérieur de la tête de John sur la table qui nous sépare, tandis que de ladite tête ne demeure que le bas, et que le corps lourd et sans vie tombe en avant. L'éclaboussure se projette tellement vite sur la nappe qu'elle rebondit et me couvre de sang, je hurle, je lève les mains pour me protéger mais le sang arrive trop vite et des bouts de cervelle me ricochent dessus, rentrent dans ma bouche, rebondissent sur mes paupières. Le goût du sang n'est pas celui que je connais, et ressemble plus à celui de la rouille, et alors que je rouvre les yeux pour voir le meurtrier, je ne trouve que le cadavre décapité de mon père, dont la mâchoire inférieure intacte me regarde de l'unique œil que lui est l'œsophage déchiré et vomissant vague par vague des litrons entiers de sang sur la table comme une corne d'abondance pissant le vin sur notre repas.

« Tu vas bien ? me demande-t-il. Tu es toute blanche.

Quoi ?

Tu es toute pâle. Tu te sens mal ?

Hein ? Euh.

Bois un peu d'eau. Tu as pris tes médicaments ?

Mes médic. Oui. Oui. Ça va, je t'assure.

Tu es sûre ? »

Derrière lui il y a un chinois avec qui j'ai baisé pendant trois nuits d'affilée il y a deux mois. Je le regarde, il me voit mais ne me remarque pas, ou ne me reconnaît pas, et je m'excuse auprès de mon père pour aller aux toilettes, où je constate que je suis blafarde. Je me rince le visage à l'eau glacée, j'essaie de comprendre cette vision terrifiante, puis pendant un instant l'envie machinale me prend de plonger la main dans mon sac pour y trouver un comprimé de Valium, mais je me retiens, avant de réaliser que de toutes façons j'ai laissé tomber ce traitement qui me rendait débile.

Le dîner est gâché, et je feins la bonne humeur tout le reste de la soirée de la façon la plus exécrable qui soit : en maintenant punaisé sur mon visage envers et contre tout un sourire patient, et avec des mouvements d'yeux qui suggèrent une attention constante. C'est comme ça que j'agis avec mes clients.

 

Roxanne, chérie,

Puisque tu filtres mes appels je me vois obligé de t'écrire. Tu aimes bien le papier, je le sais, c'est pourquoi je préfère la voie postale à celle, plus froide, de l'e-mail.

J'imagine que tu vas bien puisque tu ne vas plus voir le Dr Rosen. Je suis désolé d'avoir eu à passer par elle pour obtenir de tes nouvelles, mais tu comprendras, j'espère, le besoin que j'ai de connaître ton état. Bien qu'il ne soit pas sage d'aller à l'encontre de l'avis d'un médecin, tu demeures seule juge quant à la nécessité de ce traitement, et si telle est ta décision, je ne saurais que te féliciter : cela veut au moins dire que tu vas mieux, et que ce sentiment injustifié de culpabilité t'es passé. Tu n'as, je te le répète peut-être pour la millième fois, mais mieux vaut trop de fois que pas assez, strictement rien à te reprocher.

Je t'écris pour parler du sujet qui fâche. J'aurais vraiment besoin que tu signes les papiers authentifiant le divorce, et que tu les portes à la mairie. Je ne sais pas ce que tu attends, mais je trouve ton attitude d'évitement puérile, ce qui ne te ressemble pas. Rends cette situation aussi simple qu'elle devrait l'être : ce ne sont que des paperasses, et tu le sais très bien.

J'espère avoir de tes nouvelles très bientôt, et je veux dire par toi. D'ici là prends bien soin de toi.

 

Tout à toi

Orson

 

 

Orson chéri,

Si je filtre tes appels c'est bien sûr parce que tu filtres les miens quand tu es avec elle. En tant que célibataire je considère être toujours en présence de mon amant, et me permets donc de te cracher au visage de façon continue. Ne vas pas croire que le papier te permette d'obtenir de réponse de moi, puisque je ne compte pas plus poster cette lettre que la douzaine d'autres qui l'ont précédée.

Ton amie Martha Rosen n'a jamais voulu, comme tout bon docteur qui ne se respecte pas, que me faire venir une séance de plus à chacune de nos entrevues, tout en me maintenant dans une torpeur intellectuelle qui lui était profitable à grands coups de médications. Les psychiatres sont tous les mêmes, et j'en connais un rayon.

Ces paperasses, ne t'en fais pas, ne sont pas un sujet qui me fâche, puisqu'il est tout simplement inenvisageable que je les signe. Nous sommes toujours mariés et je veux toujours de toi. Rien ne t'empêche d'engrosser ta blondasse sans la bénédiction du cureton. Je comprends et j'abhorre le mécanisme désuet selon lequel tu tiens à épouser et à engrosser toutes les filles qui te plaisent, mais tu as juré de m'aimer et de me chérir jusqu'à ce que la mort nous sépare, et je déteste les menteurs. Ce ne sont pas « que des paperasses » que tu veux me faire signer, mais le contrat infernal qui te libérera de ces obligations que tu oublies si souvent.

Tu peux te toucher pour les nouvelles, puisque cette lettre va bientôt rejoindre la Grande Poubelle des Lettres Jamais Envoyées.

 

Toute à toi, mais moi je le pense.

Roxanne.

 

P.S. : ce n'était pas une fausse couche, mais un avortement.

Encore plus seul

On est tous un peu bourrés, mon whisky tourne en rond dans mon verre - c'est le mouvement que je lui donne d'un petit coup poignet. Ils parlent, ils fument, ils rient sans s'esclaffer. Ils rient comme de jeunes adultes à qui on aurait imposé un pallier sonore. Peut-être que le bon dormir des voisins les préoccupe, après tout. Tout le monde change, j'imagine.

J'ai une question en tête que j'aimerais poser à quelqu'un. Juste histoire de voir, comme ça. Je n'attends pas de réponse précise, ce n'est pas une proposition. C'est juste une question, et j'aimerais la poser. Le seul point noir c'est qu'il me manque la personne. C'est pour ça que j'aimerais la poser. J'aimerais avoir en face de moi quelqu'un à qui j'aimerais poser ma question. C'est ça qui me turlupine plus que la question.

 

D'un coup ils dorment tous. Pendant un moment j'ai entendu de la musique, mais mon verre est vide. Je ne sais pas trop comment je dois m'y prendre. Je me lève. On me propose un lit mais quelque chose me dit de refuser. Je n'ai pas vraiment sommeil. Non merci. J'envisage de lui poser la question, on se sourit l'un l'autre, et quand je décide de la poser je n'arrive plus à la formuler dans ma tête. Je quitte la pièce et elle me dit qu'elle sera là à la prochaine répet'. Je n'y crois pas trop mais pas la peine de le dire.

Dehors je ne suis pas chez moi. Le soleil se lève doucement. C'est l'heure du gel matinal. Les rues sont vides - aujourd'hui est un jour férié. Le froid est mordant, et ça ne me fait pas du tout débourrer. Je décide de marcher jusque chez moi, parce que j'aime bien marcher, et parce que j'aime bien les rues vides.

Je m'arrête parfois devant des boutiques de fringues fermées. Derrière leur rideau de fer, les mannequins ont un regard fixe et mort, comme des singes battus en cage. Ça ne me rend pas très gai.

 

Je suis toujours dehors à midi. Mon ventre se serre, mais manger ne me fait pas envie. Le gel est passé mais je caille toujours. Je m'assieds sur des marches, des gens passent devant moi. J'ai envie de me branler. Un dealer m'aborde, je lui fais me montrer son matos, je lui demande ses prix, je l'envoie chier. Qu'il revienne quand il aura moins de shit dans les yeux et plus dans les mains. Il m'insulte. On va se battre. Des flics arrivent. C'est vrai qu'on est à Châtelet.

Le mec a déguerpi vite fait, et moi je n'ai plus mal au ventre.

 

Chez moi, un autre jour. Mon vieil agenda en papier est plein de numéros de téléphone. J'en ai gribouillé un au feutre, mais on peut encore le lire parce qu'il avait été écrit au crayon à papier. Je le compose en hésitant quand mon portable sonne. La personne est surprise que je décroche si vite ; je lui explique que j'avais mon téléphone dans la main. Elle veut me voir, elle vient chez moi. Ça a l'air important.

C'est pas grave tu sais. Je hausse les épaules, elle a l'air surprise. Elle répète qu'elle m'a trompé, elle me demande si je suis défoncé. J'aurais du mal à dire si elle est en colère contre moi ou si elle est juste stupéfaite. Bah, nan. C'est pas grave c'est tout. Moi aussi je l'ai trompée plein de fois, pas de quoi en faire un plat.

Elle était énervée, parce que maintenant elle est partie. Je lui ai dit au revoir, elle a pleuré un peu sur le pas de la porte, elle a dit quelque chose à propos d'au revoir, et elle est partie. Elle a oublié son double de clés dans ma main.

Mon vieil agenda date du lycée. Il n'y a pas de devoirs dedans, que des textes de chansons. Je l'ouvre au mois de mars, c'est là que je range les textes sur la rupture. Je cherche un stylo, je reviens au mois de mars, et je réfléchis un moment. Comme je n'ai rien à dire, je referme l'agenda.

 

Les amis c'est fait pour s'entraider. Le vert me va mal, d'après la basse, et il rajoute que le bleu m'irait mieux. Il veut que je troque mon uniforme d'agent de la propreté publique contre celui de profiteur du capitalisme ambiant. Concrètement, une place s'est libérée dans le garage où il taffe, et je pourrais passer mes journées dans les moteurs de la benz-benz-benz des types qui en ont. Ça me tente pas trop, et puis j'aime bien le vert. Il me répète la paie, je dis OK. Et puis j'aime bien le bleu aussi.

 

Roxanne se prostitue. Je n'ai pas du tout compris qui a entendu ça où, quand, comment, et j'ai du mal à le croire. Ils accordent leurs instruments en répétant que c'est moche, et si c'est vrai, je suis d'accord. Ils en parlent encore parce qu'ils aiment beaucoup parler, et s'accordent à dire qu'il ne faut pas y faire allusion devant elle. Le fait qu'ils se sentent obligés de se mettre d'accord là-dessus me désespère un peu, mais je ne les écoute que d'une oreille.

Hein Jarl, on en parle pas ! J'aime beaucoup Matt, et c'est également un très bon batteur, mais il a des accès de connerie, parfois. Je ne lui réponds même pas. Il ajoute que parce que ouais je suis quand même le premier à l'emmerder, Roxanne, alors merde là c'est sérieux, quoi. Je lui réponds que je suis pas madame Soleil. Il me regarde bizarrement, je réalise que c'était un peu con, alors j'explique que moi les ragots je m'en tape, d'ailleurs je suis sûr que c'est n'importe quoi cette histoire. N'empêche que ça se tient, mais ils font chier à jouer les voisines. On est en répèt', merde.

Je jette un œil vers la place vide qu'occupe habituellement notre violoniste exclusive. Mes yeux ne détectent aucune Roxanne. D'une certaine façon, je me demande un peu pourquoi cet endroit reste vide, à un mètre cinquante à ma droite, et pourquoi Kent qui est derrière ne profite pas de la place que cette absence libère. Roxanne a du venir à trois répétitions pendant l'année passée. Peut-être qu'ils ont raison. Peut-être que je m'en fous.

 

Je suis censé être le front-man du groupe. Le front-man c'est - oh, bordel, tout le monde sait ce qu'est un front-man. Nous sommes tous les quatre assis face à un type laid. Il nous fait remarquer que nous sommes cinq sur la photo. Il n'a pas lu notre dossier, ni écouté notre démo. Quelqu'un a dû s'en charger à sa place. Flip prend la parole, c'est lui le front-man aujourd'hui. J'ai la tête ailleurs. Encore cette question qui m'occupe.

Je regarde le type gras et laid. Roxanne a été à un rendez-vous avec le dernier, et elle l'a mal vécu. On continue les démarches sans elle. Flip explique que la nana sur la photo c'est la violoniste, c'est elle qui assure les parties violon, mais elle fait vraiment partie du groupe. Et elle a les cheveux longs maintenant, ajoute Kent. Tout ça n'est pas très professionnel. Le type gras et laid me regarde en me souriant. Il a l'air sympa, derrière sa laideur. Peut-être que je pourrais lui poser cette question, mais à mon avis il croirait que je me moque.

Il a été gentil et encourageant, c'est toujours ça de pris. Et on ne s'est pas fait virer par les vigiles, tout va bien. Dans le parking, les mecs remontent dans ma voiture, et je sors un bout de shit que je commence à effriter. A la place du mort, Kent fouille la boîte à gants à la recherche d'un cd. Je lui dis que j'ai pas de radio, mais il continue à fouiller. Flip se penche entre les sièges pour me demander si ça va, je hoche la tête et ferme mon buzz.

Kent fouille le vide-poche maintenant. Il en tire un bouquin qu'il commence à feuilleter. Matt lui demande ce que c'est, et tout le monde s'y intéresse pendant que j'éclate le pétard. Je ne sais pas d'où sort ce bouquin, je ne lis pas souvent, et Matt me le fait remarquer. Quand on me demande d'où il vient, je hausse les épaules et passe le joint à Kent. Comme si c'était ce que je voulais, il me tend le livre. Je le prends le feuillette. Ce livre n'est pas à moi.

Ce livre n'est pas à moi.

 

Je les ai tous déposés chez eux. Il ne reste que moi dans la voiture, et le livre. L'odeur du shit plane un peu partout, mais ouvrir la fenêtre ne m'intéresse pas. Je n'ai pas envie de rentrer chez moi. M'arrêter de rouler me mettrait en danger, je commence à le croire sérieusement, et ce n'est pas quelque chose que je veux. M'arrêter de rouler me mettrait en danger. Ce livre n'est pas à moi.

 

Le livre qui n'est pas a moi est posé chez moi, sur une table à dîner couverte de magazines de musique, de bouteilles vides, de cendriers pleins, d'albums d'amis et d'albums de grands groupes. Sur l'un des albums, quelqu'un a laissé du tabac et du shit effrité. Il y a un livre, aussi. Sur la table basse c'est le même plan, mais il n'y a pas de livre : il y a mon agenda.

Dans le livre il y a marqué son nom, parce que c'est un cadeau que je lui avais fait.

Dans l'agenda il y a marqué son nom, parce que c'est un agenda. Il y a aussi son numéro de téléphone, et tout un mois qui lui est consacré. Le mois de décembre, mais ça déborde un peu sur janvier, et il y a des notes glissées, et des post-it ajoutés. Tout ça est couvert de marker noir.

 

J'appelle Roxanne et je lui propose de prendre un verre à la maison. Il y a une question que j'aimerais bien lui poser, je dis. Elle est excentrique, elle me dit qu'elle a trouvé des fonds, et qu'on va pouvoir répéter grave. Je dis que c'est cool, et je fais même semblant d'être impressionné. J'imagine un tas de fric, et je repense à la fin de Requiem for a dream, quand Jennifer Connelly est au gang-bang.

 

J'ai une question à poser, mais personne à qui la poser. Il y a un livre dans mon salon, et un agenda. Dans le coffre de ma voiture, il y a un sac. Je n'ai personne à qui poser la question que j'ai envie de poser à quelqu'un. Sur la table basse de mon salon où il y a aussi une table à dîner il y a un agenda avec le nom rayé de quelqu'un à qui appartiennent un livre et un sac, et j'ai un sac appartenant à quelqu'un à qui je veux poser une question qui n'est pas une proposition. Il y a une proposition que je veux faire à quelqu'un pour qui ça ne sera qu'une question à laquelle on ne répond pas, et cette personne a un livre et un sac et un nom qui sont chez moi. J'ai une question à poser à Roxanne mais ce n'est pas une proposition, et j'ai une autre question à poser à quelqu'un qui ne me donnera pas de réponse, donc je cherche quelqu'un d'autre, mais je ne trouve personne.

Ces répétitions tous les soirs me tapent sur le système. Je m'arrête de chanter alors qu'ils sont à fond dedans. Je m'arrête de chanter comme ça, au milieu d'une phrase, parce que je ne la sens pas. Je prends la feuille de texte et vais m'asseoir par terre, adossé à un mur. Ils me regardent, ils sont surpris. C'est vrai que je ne fais jamais ça. Je griffonne sur le papier sans support, je gribouille une phrase conne, et je fais semblant de réfléchir à par quoi la remplacer.

Ils attendent un signe de vie ; je ne satisfais pas leur attente. Au bout d'un moment Flip me demande si je vais bien. Roxanne, je dis, sans relever la tête de ma feuille. J'ai une question à te poser. Ici c'est drôle, parce que je devine que les trois mecs se tendent mais pas la fille. Ça doit se sentir de façon hormonale, quelque chose comme ça. « D'où vient tout cet argent ? » je lui demande, en levant les yeux.

Kent, Matt et Flip se crispent. Ils me jettent des regards furieux comme ils font quand je balance une connerie agressive. Mais moi, je suis crevé, et je ne suis ni con ni agressif. Ça m'ennuie si ma copine fait le tapin. « C'est Orson qui me l'a donné » elle répond. Les trois snipers derrière se décrispent, mais c'est Roxanne qui a l'air le plus embêtée. « Tu le remercieras de notre part » je dis. Elle ne répond pas.

 

Je compose le numéro qui me revient en tête à mesure que je déchiffre les caractères argentés sur fond noir. Pendant la tonalité, j'aurais mille fois le temps de raccrocher, et j'ai envie de le faire à chacune de ces fois. Puis on décroche, et on dit allô. J'hésite un moment, et je dis pareil. C'est qui ? C'est Jarl. Silence. J'ai des affaires à toi. Tu peux les garder.

Merde. S'il te plaît, écoute-moi. Ça craint, j'aurais dû faire ça plus tôt. Je voudrais te les rendre. Je te dis de les garder, enculé ! Bam, trop tard, elle a raccroché. Je recompose le numéro, je tombe sur sa messagerie. Je dis que je passerai chez elle demain soir.

Là je m'imagine facilement tomber à genoux en pleurant, mais non.

 

Je fonce après le travail, je suis sobre, Kent m'a dit à plus tard, j'ai répondu une onomatopée.

Elle habite assez loin, donc je roule vite. J'ai mis le livre dans le sac, le sac dans le coffre, et quand j'arrive, je sors le sac du coffre et je sonne à l'interphone. C'est elle qui décroche. Elle a l'air désespérée que je me sois pointé, mais elle me laisse monter.

Elle m'attend sur le seuil de la porte et elle prend le sac quand je le lui tends. On ne s'est pas fait la bise, on ne s'est pas touchés, mais elle a la décence de ne pas me claquer la porte au nez, comme si elle attendait que je dise ce que j'ai envie de dire, presque pour que je la fasse moins chier. Elle ne me regarde pas dans les yeux, ou alors uniquement quand moi je regarde ailleurs, parce que je ne la regarde pas beaucoup dans les yeux non plus.

« Il y a une question que j'aimerais te poser. » je finis par dire. Elle ouvre la bouche comme pour dire quelque chose, mais elle ferme les yeux, si bien qu'on dirait plutôt qu'elle a un vertige, ou qu'elle va pleurer. Elle secoue la main et la tête en signe de dénégation. « Juste une. » j'ajoute, mais elle ferme la porte avant.

 

Je suis en retard à la répétition. J'ai roulé très lentement, comme par souci d'honnêteté, parce que je suis plutôt lent à la détente. Personne ne me fait remarque, et ils sont tous prêts. On commence immédiatement, sans que je m'échauffe. Ma gorge racle, se brise dans les aigus. Je serais sur le point de chialer ça ferait pareil, mais ils ont l'air de plutôt aimer ça. On commence souvent par jouer une chanson qu'on maîtrise bien avant de commencer la répet' proprement dite. Celle là est une vieille que j'ai écrite à partir des notes du mois de décembre.

« Hey les mecs » je dis, une fois qu'on a fini. C'est une expression qui s'adresse à Roxanne aussi, et je n'ai pas besoin de le préciser. « Si je vous proposais de partir, disons une semaine, dans un coin assez paumé pour que nos actions n'aient aucune répercussion, est-ce que vous viendriez la passer avec moi, uniquement à boire, se droguer, et baiser ? »

Ils me regardent, sourient. Ils ont l'air de croire que ce n'est qu'une blague, alors je les relance. Ils se regardent entre eux, échangent des moues, avant de reconnaître, un par un, que « Bah ouais, carrément, ouais ! ».

Moins Fragile

Je ne regarde jamais la télévision quand je suis chez moi. Elle me sert parfois quand Flip ou les garçons viennent avec un film qu'ils veulent me montrer, mais je pourrais ne pas avoir d'antenne sans en rien savoir. Dans un hôtel, cependant, j'ai beaucoup moins de scrupules. Les chaînes internationales me fascinent d'une certaine façon, et bien que je pense un mal profond de la religion cathodique, l'attrait ponctuel qu'elle exerce sur moi me paraît tout à fait inoffensif. Aujourd'hui, en sortant de la douche d'un hôtel Mercure et en m'attendant à pouvoir profiter de la suite de l'émission de clips que j'avais trouvée sur une chaîne espagnole, je tombe in medias res sur une corrida.

Je me sèche en regardant sans grand enthousiasme le matador et son taureau se jeter des regards, des ruades et des harpons, et je réalise que je trouve ça bien moins dégoûtant que dans mes souvenirs d'enfance. Le type a beau être en armure et la bête écorchée et épuisée en coulisse, le taureau me paraît toute à fait capable de piétiner le matador pour lui bouffer le crâne, et au bout d'un moment je rentre dans le truc. Puis ça me saute aux yeux : ni de la bête fumante et harassée, qui piétine et soulève nuages de poussières et nuages d'écume ni du petit espagnol en costume doré avec son chapeau ridicule et sa cape rose fluo je n'ai une réelle estime. Pourtant, à chaque dard qu'il lui plante, chaque fois que la foule retient son souffle avant d'éclater de joie, mon attention s'éveille, et la gueule un peu tordue du matador, et les drogues et le fouet et le dos lacéré du taureau déjà titubant perdent leur nullité derrière l'acte solennel de la mise à mort, avec art, d'une bête monstrueuse par un homme petit, mince et doré, et par la relation qui les lie tous les deux, et je réalise, tandis qu'il dissimule dans sa cape la lame de son épée que tout repoussant qu'il soit, ce matador et sa victime, cette bête noire, ivre de douleur, de fièvre et du goût peut-être de son propre sang, ces deux là s'aiment, d'une certaine façon, se définissent l'un par l'autre, comme cheval et cavalier, et ici, contrairement à tout ce que j'avais pu croire enfant, il est encore moins question de haine que nulle part ailleurs. Le matador plante sa lame, le sang inonde son armure, coule dans les rainures dorées, la bête avance encore, aveugle, titube et tombe. La foule exulte. J'éteins la télé.

D'une certaine façon tous les hôtels Mercure se ressemblent. Celui qui a décidé de surprendre le client le moins possible de façon à ce qu'il se sente systématiquement autant à l'aise dans tel Mercure que dans tel autre a omis un détail crucial : seul l'habitué aux Mercure pourra relever la ressemblance, et cet habitué là en a peut-être peur. C'est John qui a, il y a longtemps, placé dans ma tête le germe de cette idée. A force de vadrouille de Mercure en Mercure, et par extension de grand hôtel en grand hôtel, vient parfois un moment, juste après le réveil, avant la lucidité, où le business man quasi-SDF peut se poser la question du « bordel, je suis où ? » dont je n'ai fait l'expérience qu'en lendemains de fête.

Ainsi quand on m'apporte mon café, je le bois sans appréhension, et les bouchées de tartines à l'excellente confiture de cerise qui intercalent chaque gorgée me confortent dans ma mollesse matinale. Je pourrais être n'importe où : à New York, Belfast, Toronto, Vladivostok, le café n'en serait pas moins bon que celui qu'on vous sert aux terrasses de Saint Germain. Familière de ces hôtels (et de beaucoup d'autres, audace professionnelle oblige), je me suis surprise plus d'une fois à les espérer plus dépaysants, moins beiges, moins Français, plus changeants comme la substance dont ils dénaturent le nom, sans jamais me surprendre quand j'en passais la porte dans un sens ou dans l'autre, ni d'ailleurs de quelque autre façon que ce soit. Pour ce que j'en vois ici, dans cette grande salle de déjeuner déserte du fait de l'heure tardive que j'ai choisie pour me lever, je pourrais aussi bien être à Paris.

Je mets le pied dehors et inspire une bouffée d'air chaud. La lourdeur de l'atmosphère m'assaille sitôt hors d'atteinte de la climatisation coincée à vingt degrés mais n'a rien d'étouffant. L'air relativement sec fait rouler sur moi sa chaleur qui rappelle celle d'un édredon en plein hiver, si bien que je sens mes poils se hérisser un instant, puis se coucher comme des chiens sous la caresse, et la transpiration affleurer, naturelle et bienfaisante. Je retrouve mon scooter dans le parking, et sitôt le moteur ronflant réanimé, rejoins le flot ininterrompu de deux roues qui quadrille la ville. Lunettes de soleil sur le nez, je me faufile à travers la circulation agitée et agile, trouve ma voie parmi les klaxons d'innombrables bicycles, et rejoins les grosses artères où chaque petit cours de mobs se termine.

A dix heures du matin, grande et blanche sur ma vespa louée, et bien que personne n'aie que ça à foutre de me regarder, je ne passe pas inaperçue dans la circulation. Je ne suis qu'une parmi le flot où les voitures semblent presque proscrites, ou en tous cas tellement encombrantes qu'on pourrait leur préférer le pied tant elles sont ralenties, mais malgré mes cheveux noirs je n'ai rien de comparable à une vietnamienne. On pourrait évoquer ma grande taille comme première différence, mais assise sur ce truc je ne jaillis pas de la foule telle une balise : c'est principalement mon habillement qui fait la différence. Les vêtements beiges ou à fleur du touriste n'ont jamais fait partie de ma garde robe, mais je ne déploie tout simplement pas l'attirail scrupuleux de ces jolies jeunes femmes pour conserver mon teint pur qui paraîtrait celui d'une locataire des abysses si je m'en souciais comme elles. Le premier jour j'ai immédiatement flashé sur ces vagues de jolies femmes aux longs gants de soirée, chapeau et bandanas assises bien droit sur leurs petits scooters parfois bien moins soignés qu'elles, et l'idée de passer inaperçue en me déguisant en l'une d'elles m'a séduite sans tarder, mais l'emmerdement nécessaire à enfiler tout le kit à chaque sortie a vite fait valoir les qualités du soleil sur ma peau pâlichonne de citadine. Me voilà donc avec quatre pairs (tout de même j'ai craqué) de gants de soirée : azur, prune, lavande et cramoisi, un grand sourire et un bronzage à faire (comme si c'était nécessaire) pâlir de jalousie n'importe quelle parisienne.

Au bout d'une heure de circonvolutions hasardeuses, enjouées certes, mais décidément trop spontanées pour me mener où que ce soit, je pose le pied à terre et cadenasse ma mobylette (scooter ? vespa ? ma chose louée) à un lampadaire à l'aide de l'énorme chaîne qui a été mise à ma disposition. Je reconnais vaguement l'endroit et décide de faire une pause miam. J'achète à un mec super serviable poussant un chariot couvert de fruits et légumes un de ces « dragon fruits », et essaie de lui faire comprendre que je cherche le marché couvert dont je sais qu'il est proche (« Market ? Market ? »). Je prends mon temps pour lui sourire, et il me montre la direction dans laquelle j'allais en répétant « Market ! Market ! », la gueule rayonnante de joie, et je le remercie d'un de ces hochements de tête larges entraînant les épaules dont j'ai développé la technique pendant le séjour, et qui rappelle d'une certaine façon leur salutation, et d'une autre un truc polyvalent tout à fait adapté à ce genre de situation où au fond, on se comprend.

Je découpe la peau rose bonbon et tendre du fruit avec mon cran d'arrêt et dessine au hasard des formes géométriques dans la chair blanche parsemée de graines noires, avant de les saisir ensuite d'un mouvement de langue, mâchant sans effort la chair tendre et juteuse du fruit avant d'avaler. Sous la peau le fruit n'est qu'une masse de chair à pépins, sans quartiers, sans trognons, au goût frais et légèrement acide, comme un énorme litchi imbibé de quelques gouttes de citron, ou une pastèque naine dont la peau s'arrache ou se découpe comme de la cire de Babybel. La simplicité faite fruit.

Aujourd'hui est mon dernier jour à Ho Chi Min ville, ex Saigon, et je me suis mis en tête de ne pas repartir sans une robe vietnamienne traditionnelle et encore parfaitement à la mode ici, qu'elles portent avec des pantalons de soie dont j'économiserai l'achat. Alors que je pénètre les couloirs - on pourrait parler de tunnels, plutôt, ou de galeries - étroits (et bas de plafond !) du marché couvert, je réalise que mon aspect de touriste n'est peut-être pas seule source des regards étonnés bien que jamais hostiles auxquels j'ai droit. Je n'évoque jamais la grosse Berta en vacances, avec son appareil photo reposant ostentatoirement sur le giron symbolique de son opulence et de son régime alimentaire favorisant le plaisir à l'esthétique, mais aujourd'hui décidément je surprends, et moins à cause de la longue jupe de coton blanc fendue sur le côté qu'à cause, je le devine, du débardeur kaki siglé U.S. Marine. Les sourires cependant sont étonnés, amusés, mais en aucun cas stupidement choqués, et je me demande s'ils me croient tous effectivement soldate, ou juste privée de tact. Dieu merci mes sandales, la queue de cheval, la jupe très féminine plaident en ma faveur, et quand j'entends passer à l'heure du déjeuner une camionnette couinant d'une voix nasillarde des slogans propagandistes, je resserre mes lunettes sur mon nez et m'efforce de ne changer d'expression d'aucune manière que ce soit. Si seulement j'avais l'excuse de la fashion victim ! Ce débardeur est un cadeau de Kent, et quand il me l'a offert, ce n'était certainement pas pour le look clip de R'n B.

Deux heures plus tard, toujours pas de robe mais une paire de gants de soirée vert émeraude, une grise et deux noires (pour découper les doigts d'une), un gros paquet de bâtons d'encens, une boîte de cinquante baguettes ouvragées, un foulard blanc (pour mettre sur ma tête), une bague d'orteil, et une plat de riz sauté au poulet avec une bière. Total : le prix d'un menu Big Mac, avec peut-être un sundae. Assise à un banc dans ce qui ressemble à une grande cantine, mais qui est en fait un restaurant au plafond composé de plaques de tôle et de bâches, comme souvent dans ce marché, je finis mon riz sans trop comprendre pourquoi je ne parviens pas à déjeuner aux mêmes horaires que les vietnamiens, et à quelle heure ils mangent, bordel ? Une famille de touristes plus loin semble s'étonner de la même chose que moi. Ils sont belges, ou suisses peut-être, et parlent donc français. Je regrette un moment de n'avoir pas passé plus de journées pendant ce séjour avec mon père, qui était là pour le travail il y a une semaine, et qui m'a laissée ici en payant l'hôtel d'avance pendant qu'il faisait un petit périple professionnel Hong Kong - Kuala Lampur - Singapour - Pékin, pour finalement me revenir dans la soirée et m'emmener dans un des restaurants archi-chics dont il a le secret.

J'entends bien avoir ma robe.

Je patiente jusqu'à ce qu'ils aient fini leurs plats pour me lever avec ma bière et me diriger vers eux. Bonjour, vous permettez que je m'assoie ? Ah vous êtes française, nous aussi. Vous êtes d'où ? De Paris. Nous on est de Marseille. (oups !) Mais oui asseyez-vous alors ça vous plaît-ah-haaa-aha-hahhh. Le jeune garçon me regarde avec une méfiance qui se transforme en palpitations de début de puberté, et la fille de peu son aînée s'intéresse beaucoup à moi. Monsieur est une sorte de Philippe et madame mène la conversation. Je finis après les formules de politesse par leur emprunter leur guide.

 

Six. J'ai trouvé six robes qui me plaisent. Oh, la coupe, non, décidément, la coupe n'est pas le problème. J'aurais même tendance à ne pas vouloir des retouches qu'ils insistent pour me faire gratuitement, mais après tout elle coûte méchamment plus cher qu'un Big Mac, celle-ci, donc je décide de choisir vite parmi les six arrangements de couleurs que j'ai à grand peine sélectionnés, pour qu'ils aient le temps d'emballer-c'est-pesé avant le dîner, dans quatre ou cinq heures. J'envisage de ploufer. Je me ravise.

Soie émeraude à bordure et boutons écarlates. Soie noire unie. Soie noire à bordure et boutons rose pâle. Soie bleu marine à bordure et boutons pourpres. Soie jaune (« dorée » ne serait pas hypocrite) à bordure et boutons noirs. Soie garance à bordure et boutons noirs.

Je les essaie toutes deux fois, certaines trois, l'une même quatre, et comme je ne trouve aucun autre moyen de me décider, c'est celle là que je choisis. Je paye en cash et j'ajoute dix pour cents en leur disant de se magner le cul. Ils parlent anglais, mais même sans ça on se serait compris.

 

Vrrrroooouuummmmm. Cette vespa peut aller plus vite que je ne l'imaginais !

 

(.)igné, signé, signé plein de trucs, et vraiment, je crois que je ne veux plus voir un contrat ou un chèque pendant au moins vingt-quatre heures ! »

Nous sourions.

« D'ailleurs à propos d'heure, on va doucement penser à dîner ?

Excellente idée. Tu dois être crevé. Tu veux dîner au restaurant de l'hôtel ?

Nonononononooon. On va prendre un taxi et se trouver un beau restaurant en ville, quand-même.

Ok, tu me donnes vingt minutes pour me préparer ? J'ai galopé toute la journée dans ces fringues.

Prends ton temps. Moi une douche me fera du bien. Tu me sonnes quand tu es prête, et on se retrouve en bas, dans à peu près une demi-heure, quelque chose comme ça ?

Parfait. Je te sonne. »

 

Mon enthousiasme est celui d'une gamine s'apprêtant à faire une blague, ou d'une fillette à son premier rendez-vous amoureux quand je retourne dans ma chambre où ma robe neuve est étendue sur mon lit telle un amant offert, et je me douche précipitamment en prenant soin à ne pas mouiller mes cheveux ; je me sèche vite et bien, ne me maquille que très peu (rouge à lèvres carmin, une ombre sur les yeux, mais ni mascara ni eye-liner : le bronzage m'affranchit du besoin d'en mettre en ayant un effet incroyable sur mes cils). Je passe une paire de boucle d'oreilles en bois noir laqué (deux disques de la taille d'une grosse pièce) et choisis des sandales de cuir noir pour aller avec le clou du spectacle.

Je vérifie l'heure, et je le sonne. Dans le hall, je n'arrive pas à m'empêcher de m'assurer qu'il ne ratera rien de mon arrivée en épiant de loin le moment où il regardera dans la direction d'où je viens. Crack boum, j'entre en scène en réalisant que je drague même mon père, mais bien qu'il sourie en découvrant les ondulations recherchées de la soie sur mes formes, et que son œil longe la limite où ma peau basanée est le mieux mise en valeur par l'or soyeux et les motifs complexes et discrets inclus dans le tissu, son sourire de chinois ne perd pas un instant son calme paternel, et tout ce que j'arrive à lui arracher c'est un haussement de sourcils qui plisse son front garni de cheveux méticuleusement teints en un noir coquet.

 

À table : un de ces restaurants où une femme agenouillée à l'entrée joue de cette espèce de longue guitare comme on le faisait il y a dix siècles et où ils trouvent le moyen de vous mettre une télé qui diffuse Fashion TV. John a commandé du poisson, et moi des beignets de crevette comme je n'en ai jamais mangés de ma vie (c'est la chapelure qui fait toute la différence : elle est légère, pas grasse, craquante, fragile, et imbibée du goût de la crevette).

« Ne te braque pas, trouve-t-il un moyen de me dire alors que tout va bien, mais Orson m'a demandé de te parler. »

Je repose le beignet que j'allais mordre. Mon sourire est parti se repoudrer le nez sans prévenir. Je me demande un instant s'il a décidé de me dire ça au restaurant en croyant que la présence de civils m'empêcherait de tout dévaster autour de nous. Je le regarde fixement en attendant la suite, puis quand il ouvre la bouche je précipite deux doigts devant en signe de silence, murmure un « chut » à son égard. Il s'interrompt. Je ne dis rien. Mon cour bat beaucoup trop vite. Tellement vite que je l'entends marteler, tambouriner, et il maîtrise la double pédale.

Au bout d'un moment je ferme les yeux et m'efforce de prendre de longues et lentes respirations. Je rouvre et déclare sur un ton pas vraiment solennel - ma voix est trop faible pour ça - mais tout de même sentencieux : « j'ai décidé de signer les papiers en rentrant ». Le visage de John exprime du soulagement. Je ne veux pas voir plus loin.

Je reprends le beignet et mords dedans. On dirait du carton rempli de sable.

 

Il s'agit de deux séries de rectangles blancs de vingt-et-un sur vingt-neuf centimètres sept recouvertes de motifs imprimés à l'encre noir qui, à force d'obstination et de persévérance, avaient fini par perdre tout leur sens. Sur la dernière page de chaque série, l'espace de gauche a été comblé par un gribouillis composé par Orson Voermann. L'espace de droite est vide. Sur la table de nuit de gauche, du tiroir de laquelle j'ai extrait les formulaires de divorce, une enveloppe à mon nom, dont l'oblitération date de trois semaines, est ouverte. Il en sort le coin d'un autre type de contrat où figure là aussi le nom d'Orson Voermann, et le mien. Mon nom de jeune fille. Ce contrat là mesure sept centimètres sur treize, et ne nécessite qu'une seule signature, puis d'être porté à la banque. Un nombre vertigineux de zéros y figure.

Je me lève et vais chercher sur mon bureau une enveloppe quinze vingt-et-un, et un stylo plume Montblanc ayant appartenu à Orson. Je vérifie qu'il contient toujours de l'encre, et écrit son adresse sur l'enveloppe, puis y colle la moitié d'un carnet de timbres pour être sûre.

Je me rassieds sur le côté gauche du lit et fixe mon regard sur le petit rectangle blanc destiné à ma signature, dont j'ai l'impression qu'il est un peu jauni par le temps. Mes yeux reviennent vers le chèque, ou plutôt le coin rose du chèque qui dépasse de l'enveloppe, et s'y attardent pendant un long moment comme ils l'ont fait quand il m'est parvenu.

Puis je reviens au contrat, applique la plume du stylo sur le papier, et me demande s'il est plus judicieux de signer Roxanne Lee ou bien Roxanne Voermann. J'improvise une signature pour Roxanne Lee Voermann, qui dépasse un peu du rectangle. Deux fois.

Je plie les deux contrats en deux dans le sens de la hauteur, et je les glisse dans l'enveloppe. Je tends la main vers le chèque, que je saisis du bout des doigts, et je le glisse dans l'enveloppe. Je lèche le volet de l'enveloppe, et je la ferme. Je n'écris pas le nom de l'expéditeur.

Dehors, mes clés dans une main, l'enveloppe dans l'autre, devant la boîte aux lettres. Je pousse le battant de la fente « Paris, banlieue » avec l'enveloppe et la pousse jusqu'à ne plus pouvoir la tenir. J'hésite un instant, une seconde à peine, et je la lâche.

Je tiens toujours debout. Je n'éclate pas en sanglots. Le vent souffle doucement, mais il fait bon. Une femme passe à côté de moi et me regarde comme si quelque chose n'allait pas. Le jaune granuleux de la boîte aux lettres me fait penser à la peau d'un citron, et me rappelle aussi ma robe, qui est plus sombre, plus orangée aussi peut-être. Je regrette un instant de ne pas avoir pris mon paquet de cigarettes en descendant.

Alors un hurlement m'échappe et je pousse le battant pour voir où est tombée l'enveloppe. Je me colle à la boîte mais je ne la vois pas, comme si elle avait disparu : il n'y a qu'un tas d'enveloppes blanches et la mienne est brune. Je hurle, je tire sur la porte de la boîte, mais rien n'y fait. Je comprends alors qu'elle est tombée à la verticale et qu'elle doit toujours être appuyée contre la paroi. Je passe ma main dans la fente et la tend au maximum, mais je ne sens rien d'abord, puis juste le bout de l'enveloppe, mais elle est bien là, tout près, à un ou deux centimètres de mon visage, et au bout de mes doigts - un peu trop bas seulement pour pouvoir la reprendre. Je hurle et les passants me regardent comme si j'étais folle. Je gratte, j'essaie avec l'autre main, mais je n'y arrive pas, et je geins de douleur parce que ma chair est compressée contre le métal tant je pousse fort pour atteindre l'enveloppe. Je gagne un quart de centimètre on dirait, mais toujours pas assez. Je réalise que j'ai mes clés, et je décide de tenter le tout pour le tout en tendant la clé de mon appartement du bout des doigts à travers la fente. Je plaque la clé le plus fort possible en espérant pincer l'enveloppe entre le métal et ma clé et je glisse l'autre main dans la fente, et en tirant l'enveloppe vers le haut je m'assure qu'elle ne tombe pas ; je la monte d'un millimètre, deux, trois, quatre, et au bout de sept ou huit j'arrive à la saisir, alors je sors les clés et y mets l'autre main, et l'enveloppe me revient, je la froisse un peu, elle arrive à l'entrée, et je la ressors enfin.

Je décolle le volet avec une précaution hâtive rouvre cette putain d'enveloppe, y plonge la main, en ressors le chèque, la referme et la poste. Puis je rentre chez moi.

Allô ? Bonsoir Philippe.

Non, on répète, le dimanche. Tu le sais bien, pourtant.

Je te dis qu'on répète. Je ne peux pas.

Eh bien tu diras à Mathilde d'aller voir son amant d'autres soirs que le dimanche.

Je plaisante, voyons.

Lundi ? Non plus, désolée.

Parce qu'on répète aussi.

Mathilde ne sera pas rentrée ?

Non mais de toutes façons je ne pourrai pas non plus.

Parce qu'on répète.

Mercredi aussi. Et jeudi, et vendredi, et samedi.

Dimanche aussi, bien sûr.

Non je ne plaisante pas. En vérité je n'ai jamais été aussi sérieuse. On veut passer pro, tu comprends ? Alors on bosse.

Le studio ? J'ai trouvé des fonds pour ça.

Juste un verre ? C'est gentil ! Je ne m'attendais pas à ça ! Eh bien pourquoi pas ?

Non, pas dans la soirée, Philippe.

Eh bien alors tant pis.

Merci d'avoir appelé.

Non. J'en doute.

Ingrid

J'ai vu le facteur passer ce matin et déposer une enveloppe marron dans la boîte aux lettres, mais je ne suis pas allée la chercher à cause de la pluie. Il pleut depuis que je me suis réveillée, et la maison résonne d'un silence étranger.

La baie vitrée donnant sur le jardin est parcourue de véritables vagues de pluie qui me masquent la vue d'une piscine poignardée par la pluie sous un ciel gris acier. La vitre est d'un froid glacial qui me fait quitter cette vue sordide. Je me prépare un café brûlant dans un grand bol où je verse beaucoup de lait, et vais m'asseoir dans le salon. La pluie battante me donne envie de mettre de la musique. J'attrape la télécommande et allume MTV, où ils passent un clip de rap, si bien que je commence à zapper. J'atterris assez vite sur une chaîne espagnole, où ils diffusent une corrida. Je reste une minute à regarder se pavaner le nabot en doré avant que le taureau ne revienne à la charge, et je zappe avant qu'il ne se fasse planter un autre harpon dans la dos.

Mon café est à la bonne température mais amer, si bien que je vais chercher un sucre sur le comptoir de la cuisine. J'ai beaucoup insisté pour avoir cette cuisine aménagée dans la grande salle qui fait office de sale à manger. La surface du comptoir est carrelée de bleu pâle qui varie sans jurer avec le blanc des murs et du plafond. Je pioche un cube de sucre dans la sphère type « café parisien » et retourne sur le canapé de cuir du salon, où je zappe encore un peu en buvant mon café doux, jusqu'à l'heure de l'émission « Côté Maison » sur la cinq.

Plus tard dans la journée je mange du japonais commandé chez le traiteur qui est en ville en regardant les infos. Le scoop du jour c'est le quadruple meurtre à l'explosif revendiqué par un SDF à travers un livre publié à compte d'auteur. La police traque un suspect, et je me dis qu'il y a vraiment des tarés dans le milieu. Les oiseaux commencent à siffler, et je les laisse finir. Quelques secondes plus tard, un bip signale qu'on m'a laissé un message, et je réalise alors que la pluie s'est enfin arrêtée.

Dehors l'air est humide et le soleil vient de disparaître derrière l'horizon lointain. Des bandes de nuages d'un rose sombre s'élèvent de l'horizon comme des volutes de barbe à papa provenant d'un chaudron de fée. Et dans la boîte aux lettres : un magazine, un courrier de la banque, une carte postale, et une enveloppe A5 en kraft, qui me paraît particulièrement malmenée. Je pose sur le comptoir l'enveloppe étrange et le courrier de la banque pour ouvrir le magazine qui m'est adressé en lisant la carte postale où l'on voit une vahiné sur une plage de la Polynésie Française. Le timbre est une orchidée, et le tampon indique Papeete. Ma petite sœur Hjördis y est en voyage de noces et elle me signifie son bonheur dans cette carte qui m'énerve un peu.

J'écoute le message et y réponds par un texto : du mail pour toi, je te post ca dem1. Il ne faudrait pas non plus qu'il se croie tout permis. Alors une idée m'apparaît assez clairement, et j'attrape sans le regarder (pour ne pas perdre l'image de vue) un des carnets qui traînent à des endroits stratégiques dans la maison, et j'y croque une table basse en verre aux pieds en acier inoxydable ou peut-être en bronze, torsadés, qui traversent le verre au quatre coins pour le faire tenir. Les quatre pieds seraient tous différents mais il faudrait être très précis pour que la table soie bien horizontale.

 

Je finis par allumer l'ordinateur, ouvrir un fichier Word, jouer un peu au démineur, lire mes mails, parmi lesquels trois invitations à des galas à Paris, et une invitation à dîner d'un type que j'ai rencontré il y a trois semaines en boîte et avec qui j'ai été jusqu'au point où ça devient intéressant avant de m'éloigner en le laissant bouillant. Il a mon numéro de portable mais a intelligemment préféré l'e-mail pour des raisons de prudence que je lui ai expliquées. Il faut savoir encadrer les gens.

The Fragile

Philippe est mort, et je réalise en l'apprenant que « Philippe » est le nom que je lui donne, qu'il n'est plus de longtemps M. Brockenheimer. Je me rappelle notre premier rendez-vous avec l'étrange facilité que procure la familiarité du terrain : il vivait alors dans le dix-septième. Mon premier regard sur son monde, sur sa vie, n'était déjà pas vierge ; j'ai l'impression d'avoir été toujours une sorte de putain. Philippe ne m'apprît rien.

Le groupe en revanche semble s'être trouvé. Je coupe The Fragile qui tourne et ferme Junky de Burroughs. J'apprends plus de Reznor et Burroughs par ouvre interposée que je n'ai jamais appris d'un seul de mes clients, et sans que je n'arrive à bien dire pourquoi, ce point me paraît bien plus important qu'il ne m'a jamais paru quand je me prostituais. C'est comme la cigarette au fond, pensé-je en m'en allumant une : quand on arrête on se rend compte qu'on est mieux sans.

Je m'ouvre une bière et la pose sur la table de la cuisine. J'ai quelque part en moi envie de le saluer, mais est-ce que je regrette ? Je n'y suis pour rien. Il a surpris sa femme au lit et s'est fait tuer par accident. Sera-t-elle aux obsèques ? Je m'en tape.

La bière a un goût âcre qui ne me déplaît pas. Celle-ci sera pour moi. Allant à ma penderie je trouve une robe noire, trop courte, puis une autre, bien longue, que je jette sur mon lit. Ensuite vient le moment un peu cliché où je découpe la photo du faire-part de décès et où je la porte avec une bière offrande vers mon petit autel où il y a la photo de ma mère et la suite de la journée se laisse imaginer.

 

J'enfilerais par exemple la robe ainsi qu'un long manteau, et j'irais en taxi confirmer que le terme obséquieux qualifie ces gens-là. Je ne verrais personne de connu et ne serais connue d'aucun, ce qui m'irait au mieux. Il y aurait du champagne et des petits fours chics, et tout le monde en noir se sentirait un peu con, vêtu à la même mode qu'en soirée branchée. Il n'y aurait pas de photographes parce que Philippe n'était pas si connu, et tous un peu bourrés, on glisserait sur le velours à chacun notre tour devant le type mort à demi enfermé dans sa boîte, maquillé à la morgue et vêtu là aussi. Puis enfin les discours, et tout un baratin, où l'on se parlerait d'un Philippe abstrait, à ce moment absent de l'imaginaire collectif sous sa forme animée, déjà mort, deux fois tué, call it twice cursed. Ces discours et les petits blablas avec rubis sur l'ongle auraient pour fonction à la triste nécessité de rappeler à un troupeau de veaux immondes et oublieux la vie d'un type banal, cocu et cocufieur, directeur de galerie un peu snob et totalement frustré, et moi là dedans je n'aurais rien a faire, rien à dire, rien à voir.

Au moment de passer devant le macchabée, j'aurais une pensée pour Orson, une pour le groupe et une pour moi-même, et je me dirais « quel temps minable passé avec ce corps ». Et de l'esprit de Phil, je n'aurais rien à foutre.

Hein Phil ? On n'a jamais causé de trucs intéressants toi et moi, pas vrai ?

 

Là, mon téléphone sonne. Je regarde l'autel où les photos de ma mère adoptive et celle d'un mec un peu gros et content me retournent mon regard. Je les regarde toujours en décrochant.

Kent dit : « Bonsoir Roxanne »

C'est le moment précis que je choisis pour réaliser que mon prénom est mal orthographié et que si un esprit voyant décidait de reprendre la chanson de Toto ou de Police qui parle d'une Roxane, il se trouverait con en prononçant en « ène » la fin de mon prénom dont la double consonne me taxe de gracieuse.

« Salut Kent » je dis quand-même.

D'ailleurs c'est amusant ce « anne » qu'une paperassière maladroite aura immortalisé sur mon état civil, et ça rappelle en moi le lointain souvenir de choses nommées alcènes. Est-ce que les alcènes brûlent moins bien que les alcools ou peut-ce être l'inverse ? Je me souviens clairement avoir un jour en cours fait brûler des alcènes : ces carburants volatiles qui s'enflamment facilement. Moi, je ne suis pas comme ça.

Kent dit : « Dis-moi, Matt a du temps, ce soir, finalement. T'es toujours chaude pour une répet' ? »

Donc je regarde la robe sur mon lit que j'étais plutôt contente de mettre, je regarde la photo de Philippe, je regarde la bière que je lui ai mise parce que le frigo est vide et qu'il ne reste que de la bière, et je demande à Kent, qui ne s'appelle pas Clark mais Ludovic, et que tout le monde appelle Kent parce que les states c'est fashion, ce que je trouve nul, je demande à Kent, donc :

« Ludo, t'aimes le champagne ? »

Ludovic c'est joli parce que ça sonne comme ludique, et c'est un nom qui va beaucoup mieux à Kent que Kent. Il a l'air un peu surpris au départ, puis on parle un moment, et je finis par laisser à ma mère la bière pour Philippe, parce que j'arrache la photo de Philippe, Philippe Brockenheimer, dont la famille a toujours eu plus d'argent que je ne pourrais rêver un jour en avoir, parce que les rêves de Star System ça n'a jamais été mon truc.

La soirée open bar le branche, je lui dis de se saper correct, et de faire venir les autres à tout prix.

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